En route pour rencontrer les freaks, les bizarres, les créatures étranges qu’on toise du coin de l’œil quand on les croise, dans les romans La tribu des Désormais de Benjamin Desmarès et Lames Vives d’Ariel Holzl.
Elias et son père vivent en reclus. Depuis que la Catastrophe a ravagé la ville, les hommes et les femmes sont devenu⋅es pires que des bêtes. C’est la loi du⋅de la plus fort⋅e et de ce côté-ci les humain⋅es ne sont pas tendres entre elle et eux. Mais quand les monstres, de l’autre côté de la frontière de ronces, parviennent à s’introduire dans la ville, tous et toutes s’unissent pour les chasser et les tuer. La vie d’Elias bascule le jour où il sauve un des monstres… et devient lui aussi une proie. Forcé de se réfugier de l’autre côté de la frontière, le jeune homme saura-t-il survivre parmi les « monstres » ?
La tribu des Désormais est un diptyque dont l’univers résonne encore longtemps après la lecture. On est une trentaine d’années après la Catastrophe : l’effondrement de la société telle qu’on la connaît. Les eaux ont monté et Elias et son père sont coincés sur une grande île, divisée en plusieurs parties, entre la ville haute, la ville basse, le bois, et le côté « monstres ».
L’écriture, singulière, nous accroche ; elle permet de s’imprégner totalement de l’atmosphère glauque et poétique du lieu. Tout est très cohérent : le style s’accorde à l’intrigue, qui elle-même va de pair avec les personnages qui la portent. Ainsi, les personnages sont, comme ce monde, à la fois proches et lointains, mais toujours vrais, étonnants, palpables. Le monde dans lequel ils évoluent est le nôtre sans l’être, tout comme eux sont des humain⋅es comme nous, sans l’être. C’est très particulier — de manière générale, les deux tomes de La tribu des Désormais sont des romans particuliers, avec un charme étrange, nimbé de brouillard. Envoûtant. L’intrigue ne nous lâche pas, tout s’emboîte au fur et à mesure. Des événements mineurs resurgissent cent pages plus tard, des personnages croisés dans une foule se révèlent centraux. L’optimisme survit comme il peut dans un monde dominé par la violence, et s’engage parfois une réflexion sans concessions sur la vie d’aujourd’hui. Mais, si l’histoire et les personnages sont râpeux⋅ses, bizarres, étranger⋅ères et incroyablement réel⋅les, il faut vraiment insister sur la place des espaces, de l’atmosphère, dans ces livres. Les lieux sont presque des personnages à part entière, tant ils ont chacun leur passé, chacun leurs souvenirs, chacun leur rôle à jouer. Règne sur l’île d’Elias une ambiance froide et lugubre traversée d’éclairs de chaleur humaine, une ambiance d’un calme presque sordide, dérangeante, perturbante, dans laquelle on est immergé⋅e en entier. La tribu des Désormais imprime, indubitablement, sa marque en nous. C’est une duologie qui colle à la peau.
Il y a bien longtemps, les Muedins étaient les esclaves des Haa’thi. Les esclaves se sont révolté⋅es ; les Haa’thi ont été écrasé⋅es ; la République d’Obédience est née.
Les ancien⋅nes esclaves sont les nouveaux⋅elles maître⋅esses. Chez les rares Haa’thi qui subsistent en dehors de l’emprise muedine, une des dernières Empathes, créatures capables de manipuler l’esprit des autres, cherche sa sœur. Sa rencontre avec une Lame jetée aux ordures — un adolescent à moitié métallique, conçu pour servir d’arme — les jettera sur les routes, où, peu à peu, les chaînes s’enrouleront autour d’eux…
Récit d’aventures poignant, ce premier tome de Lames Vives nous emmène dans un périple dangereux au cœur des terres et des secrets d’Obédience. La perspective narrative oscille entre les Haa’thi, les Lames et les Muedins ; on hait certains personnages, on en aime d’autres mais jamais on n’y reste indifférent⋅e, et jamais
l’auteur ne tombe dans un manichéisme facile — au contraire. Si les Lames peuvent paraître terriblement cruelles, si les Haa’thi peuvent paraître injustement traité⋅es, n’est-ce pas juste une question de perspective ? Dans ce premier opus, qui file à cent à l’heure et nous tient par les tripes, Ariel Holzl ne fait pas que questionner notre rapport aux dirigeant⋅es et à la société, il met en lumière le clair-obscur dont chacun des personnages, sans exception, est composé. C’est à la fois horrible — on se surprend à s’attacher à des « monstres » — et tout à fait génial. La cohérence de l’univers, jusque dans ses moindres recoins, permet de former un écrin aussi dangereux qu’envoûtant aux sombres aventures des héros et des héroïnes. On halète, on palpite et l’on s’interroge : ce premier tome de Lames Vives, subtil et terrible, promet pour la suite !
La tribu des Désormais (tome 1)![]() de Benjamin Desmarès Le Rouergue, dans la collection Epik 15 €, 140×205 mm, 365 pages, 2019. |
La tribu des Désormais (tome 2)![]() de Benjamin Desmarès Le Rouergue, dans la collection Epik 15 €, 151×208 mm, 365 pages, 2019. |
Lames Vives — Obédience (tome 1)![]() d’Ariel Holzl Mnémos, dans la collection Naos 18 €, 152×211 mm, 336 pages, imprimé en France, 2019. |

Jeune homme aimant la littérature jeunesse, les cartes Pokémon et les animés. Pour résumer son attachement à la lecture, il aime citer Stéphane Servant : « Les livres sont des terriers / Les livres sont des phares. Il y brûle de petits feux / Qui me tiennent le cœur au chaud / Quand il pleut sous mon toit. »

