Aujourd’hui, je vous emmène au cœur des apocalypses, au pluriel : celle climatique et sociale des Enfants du chaos, d’Ellie Gapr, et celle, indéfinissable, de Moi aussi je sais voler, d’Amy Reed. Pour une fois, nous sommes plongé⋅es au milieu de la fin du monde, pas à sa fin, et nous la traversons aux côtés de personnages qui essayent de construire des interstices pour vivre, peut-être — ou essayer.
Sur une Terre livrée au chaos, où le changement climatique s’abat inégalement sur les humain⋅es, certains enfants se retrouvent lié⋅es aux éléments. Sevane, Arménienne, survit avec sa sœur jumelle, volant dans les hangars de l’homme qui a pris possession de sa ville ; elle est prête à tout pour empêcher qu’il découvre le don de sa sœur, à absolument tout… Lake, lui, dans sa maison dorée aux États-Unis, se retrouve embarqué dans les projets de son père politicien. Quant à Awa, la petite chuchoteuse à la vie brisée par les hommes riches, elle renferme en elle une peine et une colère qui n’attendent que de brûler…
Les enfants du chaos est une histoire d’anticipation où l’on vit l’apocalypse en trois temps, au creux de la narration de chaque personnage. C’est une histoire de révolte contre la domination adulte, contre les privilèges de classe, c’est une révolte contre la mort elle-même.
Je vous mets au défi de ne pas être retourné⋅e par ce livre, par ses personnages vibrants, ses solidarités construites au milieu de la méfiance et de la peur, ses injustices, son chaos. Ses enfants qui résistent à la vague, certains sous l’eau, d’autres sur un bateau, tous⋅tes soumis⋅es aux adultes, adultes qui ont créé des monstres et pensaient pouvoir les tenir en laisse, même les faire se battre pour eux…
Les personnages sonnent juste, le monde où ils évoluent nous semble proche et brutalement réel ; on se prend à prier qu’il n’advienne jamais. Dans le même temps, l’écriture de l’autrice dépeint la solidarité et la révolte collective, partagée, avec une vivacité et une justesse qui donnent envie de se lever, enfin, et d’agir. Les enfants du chaos c’est un cri d’espoir, qui fait peur par ce qu’il annonce, et vibrer à la fois, par ce qu’il laisse de volonté de tenir.
On pense à cette phrase du Guépard : « Si nous voulions que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ». On peut le lire en parallèle de Nous sommes l’étincelle (chroniqué par Mokamilla ici) pour une réflexion sur les sécessions enfantines et adolescentes.
Dans un pays imaginaire inspiré des États-Unis, où un roi fasciste fait régner l’absurde et où les éléments, au diapason des consciences humaines, perdent sens et virent à la violence, deux adolescent⋅es se trouvent et se rencontrent. Au cœur de ce monde qui part en vrille, Billy, adolescent candide comme un enfant, et Lydia, cynique et acérée, vont nouer une de ces amitiés qui peuvent tout faire vaciller.
Magnifique roman, aussi perturbant et sombre que magique et lumineux, Moi aussi je sais voler vous emportera dans une tourmente où les ados se font brinquebaler comme des fétus de paille. Soumis⋅es à la folie qui semble gagner les êtres et les éléments, elles et eux-mêmes livré⋅es à cette confusion qui s’immisce partout, Billy et Lydia ont comme horizon leur amitié et la bonté qui se forge même là où tout devrait l’écrabouiller. Immensément attachant⋅es, les personnages de ce roman vous accompagneront longtemps et vous réchaufferont de tendresse. L’histoire passe comme dans un brouillard hallucinogène, où le réalisme magique renforce l’impression de folie. Impression rattachée à une réalité brutale, dans un dosage parfait : les êtres sont si humain⋅es, la petite ville quasi à l’abandon où l’histoire se déroule si semblable à toutes les petites villes paumées, qu’on se sent toujours impliqué⋅e (ce n’est pas une histoire étrangère à nos réalités, et qui serait opaque ou illisible, bien au contraire).
On y croise des licornes qui se battent contre des dragons, des chanteurs tristes, des amours solaires et des pères maladroits, des jolies filles en vieille jupe marron qui tiennent des fusils, des maisons qui se battent contre leurs occupant⋅es, des refuges pleins de poupées, des danseuses amoureuses…
Si vous allez mal en ces temps qui n’en finissent plus, ce roman saura ailer votre cœur. Et vous donner envie de danser sous la pluie !
Les enfants du chaos![]() d’Ellie Gapr Gulf Stream, dans la collection Électrogène 17 €, 142×221 mm, 288 pages, imprimé en Pologne, 2021. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Moi aussi je sais voler![]() d’Amy Reed (traduit de l’anglais par Valérie Le Plouhinec) Albin Michel Jeunesse 19,90 €, 150×230 mm, 523 pages, imprimé en France, 2021. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Jeune homme aimant la littérature jeunesse, les cartes Pokémon et les animés. Pour résumer son attachement à la lecture, il aime citer Stéphane Servant : « Les livres sont des terriers / Les livres sont des phares. Il y brûle de petits feux / Qui me tiennent le cœur au chaud / Quand il pleut sous mon toit. »

