Il y a des livres qui vous confortent, vous réconfortent, des livres qui vous caressent ; et il y en a d’autres qui vous perturbent, fouillent vos plaies, vous questionnent, s’instillent doucement en vous pour ne plus vous lâcher. Les romans dont je vais vous parler aujourd’hui sont de ceux-là.
Evgueni, Gisèle, Eddy et Eulalie ont entre 15 et 18 ans. Evgueni est russe ; un jour, dans le froid qui tue, il parvient à s’enfuir du bagne où il était retenu à la place de ses parents. Gisèle, elle, vient de Paris. Le jour où son père la bat jusqu’à ce qu’elle perde connaissance, elle attend de se réveiller pour courir. Loin. Le plus loin possible. Eddy, de son petit village du Pays de Galle, rêve de voyage, de Paris, de journalisme. Alors, quand un client du bar de ses parents lui propose de l’accompagner, le jeune homme accepte. Et il part. Pour Eulalie, jeune bourgeoise qui vit avec sa grand-mère au milieu du verger qu’elle possède, les choses sont plus heurtées. Une mère en coup de vent, une brûlure au creux du ventre, et puis une allumette, un feu, un incendie, et un verger détruit. Eulalie est anarchiste ; envoyée à Paris pour se repentir, elle y rencontrera des ami⋅es. Des camarades. Et son père, un libre-penseur ardent que tous et toutes connaissent sans le connaître.
Tous les quatre sont jeunes et, en 1870, dans une Europe tiraillée par la guerre qui s’annonce, ils et elles se jettent dans la liberté comme on se jetterait dans le vide, avec une confiance absolue en l’avenir. Qu’importe si celui-ci paraît sombre : ils et elles sont ensemble. Camarades.
Camarades est un livre qui accroche quelque chose en nous, sans qu’on puisse savoir quoi. C’est un roman d’aventures, une épopée, autant qu’un récit initiatique et historique. C’est un roman un peu militant, aussi. Un roman qui tiraille le cœur et la tête parce qu’il rappelle d’être humble, toujours. Il y a du feu, du sang et de l’amour et c’est aussi doux, et beau, que violent — parce que la répression, parce que la censure, parce que les autres.
Mais ce qui m’a atteint dans ce livre, ce sont les questions qu’il pose sur la lutte. Sur ses dogmes, ses absolus, qui voudraient qu’une personne ne change jamais d’avis, que l’on soit tous et toutes figé⋅es dans le marbre, comme si nous n’étions pas des êtres humains, condamnés à être libres, mais des blocs de pierre qui roulent, roulent, et tant pis si on écrase les pieds des gens pendant ce temps-là — ils et elles n’avaient qu’à se pousser, mais comment faire, s’ils et elles sont aussi figé⋅es dans la pierre ? C’est un livre qui va toucher là où ça fait mal. C’est important. On n’est jamais omniscient⋅e. Et il faut se rappeler que les libre-penseurs sont les premiers à être fusillés, des deux côtés.
Hors de ces considérations, Camarades est simplement un bon roman, bien écrit et haletant, aux personnages attachants bien qu’un peu lointains, et qui donne envie de sauter à pieds joints dans le monde. En faisant plein d’éclaboussures.
Ça commençait mal. Camille, Camille qui rime avec « fille », n’aime pas son prénom. Il lui a valu des moqueries, du rejet, bref, un assez mauvais départ dans la vie. Au fil des années, le jeune homme a développé une stratégie en béton : être invisible. Raser les murs, baisser la tête. L’indifférence plutôt que la haine. Mais son corps devient opaque un après-midi d’automne. Camille, par compassion pour sa prof de français, et par ennui aussi, s’est inscrit à l’atelier théâtre. Là, il jouera la reine des fées dans Songe d’une nuit d’été. Reine magnifique et turbulente, Camille devient soudain terriblement visible. Il vient de naître.
Roman sublime et envoûtant, Les ombres que nous sommes m’a profondément ému.
C’est
l’écriture sincère de l’autrice, ce garçon à fleur de peau, les doutes et les envies, et les ami⋅es qui font suer de la paume des mains,
C’est
la « défaite des frontières »,
le genre redéfini, le monde qui s’ajuste autour de nous, l’amour tout en vagues, en creux, en torsions
C’est
indéfinissable et tellement violent poétique et émouvant
C’est magnifique et à hauteur d’adolescent
C’est un premier roman brut comme une pierre tendre et aussi dur et brillant
Les ombres que nous sommes gonfle le cœur de tout un tas de choses bénignes et délicates
Brutales
C’est un méli-mélo de poésie
c’est un danger
un frisson
et une paix, celle de se trouver « au bon endroit de soi » (A. Dole).
Les ombres que nous sommes fait partie de la sélection du prix Cendres 2020. Vous pouvez retrouver l’interview de l’autrice ici.
Camarades![]() de Shaïne Cassim l’école des loisirs, dans la collection Médium + 16,50 €, 150×220 mm, 288 pages, imprimé en France, 2016. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Les ombres que nous sommes![]() ![]() de Sandrine Caillis Thierry Magnier 12,90 €, 141×220 mm, 204 pages, imprimé en France, 2020. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Jeune homme aimant la littérature jeunesse, les cartes Pokémon et les animés. Pour résumer son attachement à la lecture, il aime citer Stéphane Servant : « Les livres sont des terriers / Les livres sont des phares. Il y brûle de petits feux / Qui me tiennent le cœur au chaud / Quand il pleut sous mon toit. »


