Aujourd’hui, on reçoit d’abord une personne qu’on connaît bien à La mare aux mots, Joëlle Turin. Avec elle, on revient sur Petits enfants, grands lecteurs, qu’elle a co-écrit avec Nathalie Virnot et qui vient de paraître chez MeMo. Puis c’est l’auteur-illustrateur Philippe Jalbert qui est l’invité de la rubrique Quand je crée.
L’interview du mercredi : Joëlle Turin
Pouvez-vous nous parler de Petits enfants, grands lecteurs que vous avez co-écrit avec Nathalie Virnot et qui vient de paraître chez MeMo ?
Le livre est, pourrait-on dire, un « florilège » d’intelligences enfantines qui s’exercent lors de lectures partagées entre grandes personnes et jeunes enfants d’albums dûment choisis. À partir d’observations d’enfants en situation de lecture pendant des années selon des modalités bien particulières et avec une exigence de qualité en matière d’albums, l’ouvrage souligne combien la liberté de penser, d’interpréter, de bouger laissée au tout jeune lecteur, combien l’attention portée à chacun au cours des séances de lecture, combien le choix des histoires, l’intérêt porté aux différents modes de narration en texte et images, contribuent à des appropriations très personnelles des livres et des histoires opérées par ces tout jeunes enfants.
Leur donner ainsi la parole pour exprimer par leurs gestes, leurs attitudes, leur écoute, leurs mots et commentaires, leurs questions, leurs choix, permet de mesurer la diversité surprenante de leurs modes de pensée, la richesse de leur imagination, l’élasticité de leurs raisonnements, la puissance de leur créativité.
Comment est né ce projet ?
Ce projet est né avant tout d’un désir : celui de transmettre des années d’expériences et d’observations pour changer les regards portés sur l’âge des enfants et les compétences qui y sont associées, en matière de lecture et de compréhension, pour remettre en question les pratiques autour des livres et des lectures, pour inviter à considérer toute la dimension d’ouverture, de jeu, de relation, de partage de sensations et de ressentis offerte par la littérature.
L’étroite collaboration avec l’association Lire à Voix Haute-Normandie où Sylvie Joufflineau, directrice, mène depuis plus de vingt ans un travail de terrain et des observatoires autour des lectures à voix haute, les observations recueillies par Nathalie Virnot dans le cadre de l’association A.C.C.E.S. (Actions Culturelles contre les Exclusions et les Ségrégations) et la longue fréquentation et pratique d’analyse d’albums de Joëlle Turin nous ont semblé être les meilleurs atouts pour envisager et mener ce projet d’écriture.
À qui s’adresse cet ouvrage ?
Dans l’absolu, nous destinons ce livre à tous les professionnels de l’enfance, à tous les professionnels du livre, aux enseignants, aux parents. À tous ceux qui mesurent l’importance de la littérature, des arts et de la culture pour accompagner l’enfant dans son développement, pour partager avec lui des moments sans autre intention que d’éprouver du plaisir : plaisir de penser, plaisir de jouer, plaisir d’éprouver, plaisir de découvrir, plaisir d’imaginer.
Comment s’est déroulée l’écriture du livre ?
Nous avons procédé à un va-et-vient permanent entre l’écrit de l’une et l’écrit de l’autre. Chaque échange a donné à chacune de nouvelles idées, a provoqué de nouvelles questions qui ont enrichi le travail au fil du temps.
Comment s’est passée la collaboration avec MeMo ?
L’équipe de MeMo est incomparable : une écoute permanente, des conseils toujours précieux, un respect total de nos points de vue.
Vous qui êtes si attentive aux parutions en littérature jeunesse, auriez-vous quelques coups de cœur à nous faire partager ?
Question toujours difficile tant il existe d’excellents livres à aimer. Parmi les derniers que j’ai lus et appréciés, je citerai : parce que parce que parce que d’Anne Herbauts (Casterman) pour son art de dire les choses difficiles (une petite sœur différente) mais essentielles avec douceur, détour, poésie. Trois chatons dans la nuit d’Audrey Poussier (École des loisirs). Parce qu’elle renouvelle comme jamais son style graphique, parce qu’elle sait jouer magnifiquement avec le désir irréfléchi des jeunes enfants, les risques encourus et qu’elle transforme suspense et drame éventuel en « leçon de bonne conduite, tout simplement ». Chez Bergamote de Junko Nakamura (MeMo) parce qu’elle nous fait éprouver le bonheur sans chichi d’une journée tranquille, en douce compagnie et nous donne à voir par des couleurs éclatantes la beauté de la nature. Enfin, Egalus Le petit hérisson et la grande forêt (Albin Michel) pour la force avec laquelle Marije Tolman donne vie à un petit hérisson et à son combat pour préserver la nature. Je la connaissais pour Petit Renard, où elle mêlait déjà photographies,
dessins au crayon et à la gouache, mais ses compositions sont ici magistrales ; j’en oublie, c’est sûr !
Parlez-nous de votre parcours.
Un parcours atypique et varié. Après des études de lettres, j’ai suivi pendant des années les cours de Jean Perrot à la Sorbonne, ceux de Bernadette Bricout. Au fil de rencontres, j’ai enseigné (CM2), participé à la rédaction de La Revue des livres pour enfants (sélection et présentation), assuré formations et rédaction pour la revue Livres jeunesse devenue Livres jeunes, intégré l’association A.C.C.E.S. où j’ai assuré pendant une quinzaine d’années formations et rédaction. Chargée de cours à l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, à Villetaneuse et en DUT des métiers du livre en littérature pour la jeunesse. Indépendante depuis une dizaine d’année mais administratrice à « L’Agence Quand les livres relient ».
Aujourd’hui, je continue à écrire (cf. dernier livre publié) et à assurer des conférences à la demande pour les personnels du livre et de la petite enfance, les enseignants, aussi bien dans des journées dites « Premières pages » que dans des journées professionnelles ou des colloques ouverts sur différentes disciplines (editions Erès).
Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Mes lectures d’enfance continuent à m’habiter.
Je me souviens en particulier de Pouf et Noiraud, série d’histoires écrites et illustrées par Pierre Probst dans la collection Les albums roses. Il s’agit de
deux petits chats, un noir et un blanc, qui vivent autant de jours que d’aventures. Je m’y reconnaissais. J’ai été aussi entourée par les albums du Père castor et j’ai lu et relu en particulier Michka de Marie Colmont et Feodor Rojankovsky. J’aimais les histoires d’animaux et les contes traditionnels (Andersen et les frères Grimm).
Je me souviens aussi, plus tard de Le ballon rouge d’Albert Lamorisse.
De mon adolescence, j’ai le souvenir des Aventures de Tom Sawyer… tant je l’enviais.
Aujourd’hui, je ne passe pas une journée sans lire (romans, essais, critiques littéraires et bien sûr albums pour la jeunesse).
Bibliographie :
- Petits enfants, grands lecteurs, co-écrit avec Nathalie Virnot, MeMo (2023).
- Ces livres qui font grandir les enfants, Didier Jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.
Quand je crée… Philippe Jalbert
Le processus de création est quelque chose d’étrange pour celles et ceux qui ne sont pas créateur·trices eux·elles-mêmes. Comment viennent les idées ? Est-ce que les auteur·trices peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trices, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trices et/ou illustrateur·trices que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Philippe Jalbert qui nous parle de quand il crée.
Dessiner et écrire sont deux exercices très différents pour moi. La plupart de mes projets naissent du texte et ensuite vient le dessin. Rarement l’inverse.
J’écris souvent dans le train, son rythme, l’environnement et le temps défini du trajet obligent à la concentration. Je profite de ces moments-là pour mettre en mots des idées qui trottent dans ma tête depuis un certain temps. Ensuite, chaque matin dans mon atelier, je commence ma journée en revenant sur mon texte pour le réécrire autant de fois que nécessaire. Quand il me semble suffisamment abouti, je me lance dans le dessin. Et ce n’est qu’une fois les dessins terminés que mon texte prendra sa forme définitive (même s’il m’est arrivé à plusieurs reprises de profiter de la réimpression de certains de mes livres pour retoucher leur texte).
Je ne sais plus quel auteur a dit que, pour lui, l’écriture était avant tout de la réécriture : je le rejoins complètement.
Je fais rarement des storyboards, j’enchaîne les pages les unes après les autres, quitte à revenir sur certaines si une idée me vient en cours de réalisation. C’est le danger de travailler sans storyboard.
Contrairement à l’écriture, je ne dessine que dans mon atelier situé dans une dépendance de notre maison. Il est semi enterré ce qui en fait un endroit très agréable où travailler. Il y fait bon, autant en hiver qu’en été, ce qui est particulièrement important quand on y passe l’essentiel de son temps. J’ai aménagé ce lieu de manière à le rendre aussi fonctionnel (un bureau pour chaque activité, ce qui me permet de ne pas avoir à ranger à chaque fois que je change de projet) qu’agréable (des illustrations qui me sont chères décorent un mur, un bureau pour ma fille pour que nous puissions dessiner ensemble, etc.).
Mes journées de travail s’organisent plus ou moins toujours pareil.
Je commence vers 7h30 par répondre aux mails de la veille puis je me mets à dessiner. Durant la phase de crayonnés, j’écoute généralement de la musique, si c’est la radio, elle sert de fond sonore mais je ne prête pas vraiment attention à ce qui s’y raconte. Une fois la structure du dessin en place, je peux écouter la radio, des podcasts, des livres lus ou passer des heures au téléphone avec mes copains en train de plancher sur leurs propres illustrations. Comme je suis plutôt — très — bavard, on peut papoter des heures.
Ma journée s’arrête vers 18h30 et je ne travaille que très rarement le soir, sauf quand je suis en retard sur un livre ou seul à la maison.
Philippe
Jalbert est auteur et illustrateur. Les éditions Gautier-Languereau viennent de publier un nouveau tome de sa super série Les contes du loup, dans laquelle il détourne des contes connus, Le loup et le bon gros cochon.
Bibliographie sélective :
- Série Les contes du loup, textes et illustrations, Gautier-Languereau (9 tomes, 2021-2023), que nous avons chroniquée ici, là, ici, là et ici.
- Le caca, texte et illustrations, Deux coqs d’or (2023), que nous avons chroniqué ici.
- Série Il était une fois, textes et illustrations, Seuil jeunesse (3 tomes, 2020-2023), que nous avons chroniquée ici et là.
- Dans la forêt, texte et illustrations, Gautier-Languereau (2021), que nous avons chroniqué ici.
- La bouse, texte et illustrations, Glénat Jeunesse (2021), que nous avons chroniqué ici.
- La grosse grève, texte et illustrations, Gautier-Languereau (2021), que nous avons chroniqué ici.
- Bambi, une vie dans les bois, texte et illustrations (d’après le roman de Félix Salten), Gautier-Languereau (2020), que nous avons chroniqué ici.
- Le fil, texte et illustrations, Gautier Languereau (2020), que nous avons chroniqué ici.
- Les gestes barrières expliqués aux enfants, texte et illustrations, Deux coqs d’or (2020), que nous avons chroniqué ici.
- Petits mensonges faits à ma fille, texte et illustrations, Éditions Michel Lafon (2019), que nous avons chroniqué ici.
- Les animaux de la forêt, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2019), que nous avons chroniqué ici.
- Le dico de la vie sans écran, texte et illustrations, Larousse Jeunesse (2019), que nous avons chroniqué ici.
- Qui a fait la plus belle ?, illustration d’un texte d’Agnès de Lestrade, Gautier-Languereau (2019), que nous avons chroniqué ici.
- Le Dictionnaire du parfait footballeur, texte et illustration, Larousse (2018), que nous avons chroniqué ici.
- Et…, texte et illustrations, Gautier Languereau (2018), que nous avons chroniqué ici.
- Les animaux de la savane, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2018), que nous avons chroniqué ici.
- Les animaux de compagnie, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
- Qui c’est qui décide ?, texte et illustrations, Gautier Languereau (2017), que nous avons chroniqué ici.
- Le château fort, texte et illustrations, Seuil jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
- Dans les yeux, texte et illustrations, Gautier-Languereau (2017), que nous avons chroniqué ici.
- Super Lion et Super Lion & les couleurs, textes et illustrations, Gautier Languereau (2017), que nous avons chroniqué ici.
- Le dictionnaire des grosses bêtises à ne surtout pas faire !, texte et illustrations, Larousse (2016), que nous avons chroniqué ici.
- Un secret de petit cochon, texte et illustrations, Seuil jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
- Le dictionnaire des bonnes manières, textes et illustrations, Larousse (2014), que nous avons chroniqué ici.
- Java mon éléphant à moi, avec Paulson, Gautier Languereau (2014), que nous avons chroniqué ici.
- Pourquoi je ne suis plus ton amoureux ?, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
- La déclaration, texte et illustration, Seuil Jeunesse (2014) que nous avons chroniqué ici.
- Trop, c’est trop !, illustration d’un texte de Nadine Brun-Cosme, Points de suspension (2008), que nous avons chroniqué ici.
Retrouvez Philippe Jalbert sur son site et sur son compte Instagram.

Aimait la littérature jeunesse bien avant d’avoir des enfants mais a attendu d’en avoir pour créer La mare aux mots. Goût particulier pour les livres pas gnangnan à l’humour qui pique !
