Aujourd’hui, nous recevons Maëlle Desard qui a sorti non pas un ou deux, mais trois nouveaux romans cette année ! Le second tome de L’École de minuit en février chez Rageot, Bretzel Break paru aux éditions Slalom au printemps et très récemment Camera Obscura – Le Chant des morts également chez Rageot. Puis c’est l’auteur et illustrateur Jacques Goldstyn qui se prête à la rubrique Coup de cœur/coup de gueule. Son dernier album, Croki, est sorti en mai aux éditions La Pastèque.
L’interview du mercredi : Maëlle Desard
Vous avez sorti trois nouveautés cette année (sans compter les deux parutions en poche). Pouvez-vous nous parler de la manière dont vous organisez vos temps d’écriture ? Je crois que vous avez également un travail salarié en parallèle.
Effectivement, j’ai aussi un travail salarié en parallèle de l’écriture. Ou plutôt, j’écris en parallèle de mon travail salarié, comme il s’agit d’un 35 heures et que je lui dédie la majorité de mon temps. Au niveau de l’organisation, cela va dépendre des périodes d’écriture et des besoins vis-à-vis de mes différents délais et éditeurs. Mais usuellement, j’écris le vendredi, le samedi et une partie du dimanche (je travaille trente-cinq heures en Suisse, ce qui équivaut à un 80 %, et j’ai donc mes vendredis de libres). Quant au reste de la semaine, je profite des soirées pour planifier ou faire du travail moins demandeur en termes de qualité rédactionnelle ! Comme j’ai le cerveau déjà pas mal lessivé quand je coupe le premier travail ! Ça demande beaucoup d’efforts, beaucoup d’abnégation et je suis obligée de faire une croix sur pas mal de choses, comme le temps avec mes proches ou toute activité autre que l’écriture. Ce n’est pas forcément une organisation que je veux garder sur le long terme, car elle est épuisante. Mais encore quelques années, le temps de voir où tout cela me mène !
Votre nouveauté est donc Camera Obscura. Je suis libraire de profession et je me demande : comment en parleriez-vous si vous étiez à ma place ?
Je dirais qu’il s’agit d’un roman gothique, romantique, fantastique, dans lequel nous nous baladons dans un Londres de la fin du XIXe siècle recouvert d’une brume permanente qui obscurcit le soleil et plonge les habitants dans le noir. Dans ces volutes
, les morts se réveillent, plongeant la ville dans une terreur sourde et forçant les Londoniens à sortir armés. On y suit les aventures d’un jeune lord, étudiant en médecine, décidé coûte que coûte à mettre la main sur un de ces zombies pour sauver sa sœur atteinte d’une maladie incurable. Mais ses plans se voient remis en question quand il croise le chemin de Winifred, une journaliste à la langue bien pendue que larcins et insultes n’effraient pas ! C’est un roman d’enquête, d’aventure, d’amour, avec un peu de frissons, une bonne ambiance Halloween et du rire, toujours !
Pourriez-vous nous raconter le parcours qui vous a menée à l’écriture ?
J’aimerais avoir une belle genèse à partager, comme ces auteurs qui racontent qu’ils écrivent depuis qu’ils sont tout petits et qu’ils ont toujours rêvé d’écrire. Moi, absolument pas. J’ai gagné un concours d’écriture à 7 ans, organisé par les écoles primaires de ma région. Merveilleux, pourrait-on dire, mais le prix était un carnet de travail de mathématiques et j’ai été tellement outrée que je ne me suis jamais rapprochée d’un stylo pour raconter quoi que ce soit après ! Moi, je voulais devenir dessinatrice de bande dessinée. C’était mon grand rêve, j’y ai bossé comme une folle durant mon adolescence. Mais comme j’avais un ego surdimensionné à cet âge, je ne voulais pas être « uniquement » dessinatrice de BD : je voulais être LA PLUS JEUNE de France ! Sans surprise, j’ai vieilli, j’ai dépassé la date limite et comme l’ado dépressive que j’étais, j’ai tout laissé tomber pour me morfondre et râler sur le méchant monde qui ne comprenait pas mon génie.
Par la suite, et bien plus tard, c’est l’ennui qui m’a fait retrouver l’écriture ! Assez simplement, j’ai décidé de reprendre des études lorsque j’ai eu 27 ans. J’avais atteint le plafond de verre dans mon entreprise et mon employeur m’avait alors expliqué que, sans diplôme, je ne pourrais pas plus progresser. J’ai donc négocié avec les RH de mon entreprise, je suis passée à 90 % et j’ai entrepris en parallèle de reprendre une licence de gestion et de marketing en distanciel. Très rapidement, je me suis trouvée débordée. Entre des semaines de cinquante heures de travail (oui, le 90 % ne fonctionne pas vraiment…) et les vingt ou trente heures de cours à bachoter seule chez soi, je commençais à perdre pied.
Et surtout, à m’ennuyer ferme. J’occupais un emploi qui ne me passionnait pas, m’étais lancée dans des études soporifiques au possible et je me suis finalement surprise à griffonner des idées dans mes carnets plutôt que de prendre des notes sur mes cours. D’ailleurs, c’est pendant un cours de comptabilité que j’ai eu l’idée du roman L’École de Minuit ! Mais pendant mes trois ans d’étude, je me suis surprise à écrire mon premier roman, et à le reprendre, encore et encore. Ce qui fait qu’à mes 30 ans, j’avais un nouveau diplôme en poche et une nouvelle passion à glisser dans mon carquois.
Vous écrivez indifféremment dans le registre réaliste et dans les genres de l’imaginaire. Vous sentez-vous aussi à l’aise dans tous ? Est-ce que les sujets ou les personnages vous viennent d’abord en tête ou bien justement le désir d’explorer un genre plutôt qu’un autre lorsque vous entamez un nouveau texte ?
J’essaie de faire des choses différentes dans le contemporain et la SFFF. Bien sûr, toujours avec mon style et ma patte, si je peux me permettre de le dire. Mais dans le contemporain, j’essaie de traiter des problématiques de manière plus frontale et directe que ce que je fais via mes romans SFFF. Au final, j’ai toujours des thématiques assez fortes et engagées. Mais dans les contemporains, elles sont au cœur des récits. Alors que dans mes récits de l’imaginaire, elles teintent les événements. C’est subtil, mais présent ! Et c’est surtout un choix volontaire de ma part : dans les romans contemporains, je n’ai pas besoin d’expliquer à outrance le contexte et l’environnement. C’est notre monde, tout le monde le connait, mon rôle est de faire comprendre comment s’y sentent et s’y intègrent mes personnages, mais pas à en expliquer les règles. J’ai dès lors plus de liberté pour développer des thématiques qui me touchent.
Dans les romans fantastiques et fantasy, par contre, je dois expliquer comment les univers fonctionnent. Présenter les règles, qui sous-tendent souvent les intrigues et leurs dénouements… Ça prend plus de place, et c’est pourquoi je leur en accorde plus !
De même, je m’interdis dans mes romans contemporains de traiter de sujets que je ne connais pas personnellement et intimement. Je veux profiter de ce canevas pour aborder des sujets que je maîtrise, avec justesse, sans prendre la place d’autres personnes qui méritent de faire entendre leurs voix. C’est très important pour moi, et je pense que la maîtrise des sujets que je choisis de traiter me permet de prendre plus de liberté sur le ton employé. Dans À un cheveu, je parle du harcèlement : de l’après, de l’avant, des mécanismes en place. Avec beaucoup, beaucoup d’humour. Sans me moquer des victimes, sans minimiser la responsabilité des harceleurs. Mais je voulais faire un roman feel good qui traite sans fard de ces sujets pourtant très lourds. Si je ne l’avais pas connu aussi intimement, je n’aurais pas pu me permettre de prendre ce risque.
Dans À un cheveu, votre héroïne souffre d’alopécie. Dans Bretzel Break, c’est la question de la dysmorphophobie qui est traitée. Dans Dents de soie, plus les fées sont puissantes, plus elles sont grosses. Je me dis souvent que si j’avais pu lire ce genre de représentations quand j’étais ado, j’aurais gagné un temps fou dans ma construction de femme apaisée, ouverte et tolérante. Est-ce ce qui vous pousse à écrire ? Combler des vides dans les représentations ?
C’est en effet l’une des missions que je me suis fixées : ne pas faire l’autruche sur ces points-là. J’ai été grosse toute ma vie et la manière anecdotique dont nos représentations étaient traitées m’a toujours grandement agacée. Quand j’ai commencé à écrire, j’ai voulu représenter des personnages qui me ressemblent, mais pas que. Je voulais surtout sortir de ce cliché du personnage féminin « avec des courbes là où il faut ».
Je voulais du vrai, de la cuisse qui chauffe, de la course-poursuite qui se termine en point de côté. Je voulais aussi parler des propres blocages que l’on s’impose, de la haine qu’on peut parfois ressentir pour sa propre personne et de la maltraitance qu’on peut s’infliger sans même le réaliser. J’ai besoin, dans certains textes, que cette réalité soit palpable, voire choquante, pour permettre à mes lectrices et lecteurs de réaliser les propres mécanismes de pensées limitantes qu’ils ont pu mettre en place dans leur vie. Typiquement dans Bretzel Break, je ne décris pas Victoire. Je décris comment elle se perçoit, elle, sans jamais la dire telle qu’elle est réellement. Et j’ai eu des retours de lectrices anorexiques qui m’ont dit s’être reconnues dans ses pensées et sa haine de son image. Et des retours de lectrices obèses… qui m’ont tenu le même discours. Et j’ai trouvé ça incroyablement fascinant.
Et puis, j’ai aussi eu envie de faire l’inverse. De proposer un personnage féminin principal dans une romance qui ne soit pas seulement gros, mais énorme. Et qui représente la quintessence de la féminité et du sex-appeal. J’avais besoin que son regard sur elle soit tellement positif qu’elle en devient insupportable. Que le love interest l’aime au premier regard. Qu’il n’y ait aucune grossophobie ni intériorisée, ni dans le monde extérieur et sa culture. Et ça marche extrêmement bien !
Les Tribulations d’Esther Parmentier (trois tomes chez Rageot) est la première série que vous avez publiée, mais est-ce le premier texte que vous aviez écrit et terminé ? Y a-t-il des manuscrits dans vos tiroirs ?
Oui ! Il y a encore deux manuscrits dans mes tiroirs qui n’ont pas trouvé preneur. Mon premier roman, le premier tome d’une trilogie dystopique « à l’ancienne » qui souffre de beaucoup des défauts d’un premier roman. J’ai prévu de le retravailler et de le resoumettre. Et j’ai encore le premier tome d’une duologie, qui attend d’être retravaillé, mais qui devrait trouver preneur. J’ai globalement eu beaucoup de chance : je n’ai pour le moment pas eu beaucoup de refus dans ma carrière, et mes textes trouvent rapidement leur place.
Avez-vous déjà envisagé d’écrire pour la petite enfance ? Et si oui, y a-t-il des illustrateurs ou illustratrices avec lesquel·les vous aimeriez collaborer ?
Je travaille actuellement sur plusieurs textes juniors, pour les 7 ans et plus ! Pour le moment, je ne me sens pas d’aller vers plus jeune, même si j’ai deux vagues idées en tête pour des plus petits encore. Je n’ai pas encore d’idée d’illustrateur en tête. Je pense que le jour où ces textes seront posés chez des éditeurs, je prendrai le temps de faire le tour des catalogues de la maison et d’aller fureter dans les librairies pour trouver les styles qui pourraient correspondre aux textes ! J’ai un peu peur qu’en cherchant trop à travailler avec un illustrateur en particulier, je me retrouve à cadrer ma plume et mon récit pour correspondre à ce que cette personne fait déjà. Et je pense que ce serait dommage, pour elle ou lui comme pour moi !
Nous aimons beaucoup poser cette question à La mare aux mots : quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ? Ont-elles influencé l’autrice que vous êtes devenue ?
Quand j’étais adolescente, je lisais essentiellement des romans pour adultes. J’avais une passion pour les longues épopées fantastiques et fantaisistes, type Tolkien, Moorcock et Herbert. Je ne suis pas certaine qu’ils m’aient réellement influencée, si ce n’est qu’ils m’ont donné les bases culturelles pour me lancer dans ma grosse passion qui a suivi et qui a, pour le coup, fortement inspiré mon écriture : les jeux de plateau et vidéo ! Je pense que j’ai été plus inspirée par la quantité affolante d’heures de jeu et d’exploration de lore que j’ai cumulées pendant mon adolescence et mon âge adulte que par toutes les lectures que j’ai pu faire dans ma jeunesse. Je sais, ça peut surprendre, mais les jeux narratifs sont des vraies merveilles qui aiguisent incroyablement l’imagination, avec d’autant plus d’efficacité qu’elle est collective. Mes vraies influences littéraires vont plutôt venir des lectures que j’ai pu faire plus adulte. Terry Pratchett, toutes les sagas d’urban fantasy, les mangas de mon beau-frère que j’ai poncés jusqu’à la corne…
Vous avez choisi d’être complètement transparente sur la partie financière de votre métier d’autrice. Sur Instagram, vous avez fait des stories très détaillées sur vos revenus, leurs différentes provenances et sur vos ventes. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?
Quand je me suis lancée tête baissée dans l’écriture en me disant un matin : « Ok, maintenant je vais devenir autrice », je n’ai pas réussi à trouver un seul retour sourcé sur le côté financier. Je n’avais aucune idée de ce que je pouvais espérer financièrement, de ce qu’il était légitime de projeter ou de ce qui relevait purement et simplement du fantasme. Le jour où j’ai décidé d’écrire, je l’ai immédiatement envisagé comme une activité professionnelle. Je n’écris pas que pour l’amour des mots. Si c’était le cas, je ne me coltinerais pas mille relectures du même manuscrit, quatre réécritures, des corrections éditoriales à n’en plus finir et les frustrations inhérentes à ce genre de travail qui peuvent parfois rendre fou. Si ce n’était que cela qui me motivait, je posterais mes textes gratuitement en ligne et basta. Et je n’ai pas de honte à le dire, même si certain·es ont pu me reprocher une approche trop pragmatique du métier. Que je me détachais trop « de l’Art ». Sans surprise cependant, ces personnes n’avaient jamais rien édité et étaient donc aussi légitimes à me parler de mon métier que moi de la pêche à la mouche. Toujours est-il qu’il me semblait important d’être transparente là-dessus, pour les auteurices qui arriveraient après moi et qui se poseraient les mêmes questions à leurs débuts. Bien évidemment, chaque cas de figure est différent. Chaque auteurice va avoir sa propre ligne d’évolution. Mais ça permet de prendre une première mesure. Et j’aurais apprécié avoir ces informations plus tôt.
Je sais que votre dernier livre vient tout juste de paraître, mais avez-vous déjà d’autres projets en tête ou même en cours ?
J’ai plusieurs projets en cours, mais rien que je puisse annoncer pour le moment ! En tout cas, de belles choses se profilent dans plusieurs maisons !
Bibliographie :
- Camera Obscura – Le Chant des morts, roman, Rageot (2024).
- Bretzel Break, roman, Slalom (2024).
- Dents de soie, roman, Slalom (2023), que nous avons chroniqué ici.
- À un cheveu, roman, Slalom (2022), que nous avons chroniqué ici.
- L’École de minuit, romans, Rageot (deux tomes, 2022-2024).
- Les Tribulations d’Esther Parmentier, romans, Rageot (trois tomes, 2020-2023).
Retrouvez Maëlle Desard sur Instagram.
Le coup de cœur et le coup de gueule de… Jacques Goldstyn
Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Jacques Goldstyn qui nous livre ses coup de cœur et coup de gueule…
Rallumer les lumières – J’ai commencé à écrire et à illustrer des histoires, mon Dieu, il y a déjà longtemps. C’était au siècle dernier. Les années ont passé et les choses ont bien changé. Quelque chose dans l’air ou quelque chose dans l’eau, je ne sais trop. Des effluves de rectitude politique se sont répandues insidieusement dans la nature provoquant des changements dramatiques dans l’atmosphère. J’avais l’habitude de galoper sur mes histoires, la bride sur le cou sans mors ni reproche. Hélas, depuis quelques lunes, des apôtres de la bien-pensance sont apparus telle une génération spontanée, en provenance surtout du pays de l’Oncle Sam. On les appelle aussi les sensitivity readers (je préfère les laisser mariner dans leur appellation d’origine). Ils ont essaimé partout et bien sûr en littérature jeunesse. Oh ! Ce ne sont pas des tortionnaires qui vous flagellent au knout. Disons plutôt que ce sont des esprits bienveillants et intransigeants qui vous administrent paternellement une petite claque derrière la tête si vous vous aventurez hors des sentiers qu’ils ont battus. Un mot fripon, une tournure de phrase trop espiègle… Crac ! Le père fouettard sort le ciseau censeur ! En dessin, l’ébauche du bout d’un téton ou le portrait d’un marinier qui tète une bouffarde… Hop ! On appelle le Dr. Photoshop à la rescousse. Dieu merci, il existe encore des éditeurs courageux qui résistent vaillamment à ces punaises de vie. Ils laissent respirer les textes et désencarcannent les dessins au grand plaisir des lecteurs. Je tiens également à souligner le travail de passionnés du livre qui sont à l’origine du prix Espiègle. Ce prix annuel couronne les livres audacieux, les livres dont le sujet dérange ou des livres censurés à cause de la nature de leur sujet.
Il est grand temps de rallumer les lumières.
Guillaume Apollinaire
S’abreuver à La Fontaine – Quand on me demande de nommer des œuvres qui m’ont influencé quand j’étais petit, je cite : Bécassine, Tintin, les contes de Perrault et de Grimm. Mais il y a une place particulière pour les Fables de La Fontaine. Nous connaissons tous La Cigale et la Fourmi et Le Corbeau et le Renard. On les a tous apprises à l’école. Il y a longtemps (c’était à l’époque de la télévision en noir et blanc). Et quand j’y repense, on les ânonnait plus qu’on les récitait. Ô que de souffrances, que de tourments pour mémoriser ces rimes et ces vers… J’entends encore mes amis de 4e année, Sylvain Robidoux et Jean Poirier, maudire ce tortionnaire de La Fontaine. Pourtant, Sylvain et Jean n’avaient pas la moindre difficulté à apprendre par cœur les statistiques de tous les joueurs de hockey du Canadien de Montréal en 1968. C’est bien plus tard que j’ai redécouvert l’immense œuvre de Jean de La Fontaine. Plus de cinq cents fables dont certaines sont de véritables bijoux finement ciselés. Ces fables, ce sont bien davantage que de courtes récitations. Ce sont des leçons de vie, de la philosophie, des tournures de phrases qui sonnent comme une petite musique de nuit. Le tout écrit dans la langue des premiers Canadiens-Français. Hé oui, Jean de La Fontaine, né en 1621, était le contemporain de Paul Chomedey de Maisonneuve, de Jeanne Mance et du comte de Frontenac. J
’en suis persuadé : lire des fables de La Fontaine vous rend plus savant. On devient un peu historien, étymologue, sémiologue et même…ornithologue. Mais ce qui me fascine particulièrement aujourd’hui, c’est comment ce magicien des mots parvient à dénoncer les injustices, les balourdises et les cupidités des gens de son époque. Avec lui, pas de langue de bois ni de politiquement correct… Grâce à ses chats, ses rats, ses loups, ses chiens, ses serpents et ses cochons, il « égrafigne » les puissants, les aristocrates et même le roi. Tout ça en deux ou trois paragraphes. On frémit quand on pense qu’à cette époque, des pamphlétaires moins habiles que lui ont fini au cachot ou pire, au gibet. Quand on est jeune, pour bien apprécier une fable de La Fontaine, on a cependant besoin d’un passeur, d’un guide. Hélas, dans mon cas, à la petite école, aucun enseignant ou enseignante n’a pu faire la job. C’est mon père qui a tenu ce rôle. Grâce à lui, j’ai savouré des fables aux titres étranges qui m’étaient tout à fait inconnues. Des fables philosophiques comme La Mort et le Bûcheron. Des fables écologiques comme L’Homme et la Couleuvre. Des fables prophétiques comme Les Animaux malades de la peste. Ces fables, elles sont toutes fabuleuses et toujours d’actualité en 2024 ! Alors, j’ai un conseil à vous donner. Si vous souhaitez apprivoiser les œuvres de La Fontaine, il faut les déguster et les décortiquer une fable à la fois. Préférablement avec du thé à la bergamote, des biscuits à la noisette et un bon dictionnaire. Mon père est décédé l’année dernière et jusqu’à la fin de sa vie, il a fait des clins d’œil à Jean de La Fontaine. De mon côté, aujourd’hui, quand je marche dans le magnifique cimetière du Mont-Royal, je ne vois plus les corbeaux de la même manière et j’écoute les cigales le sourire aux lèvres.

Jacques Goldstyn est un auteur et illustrateur québécois de livres jeunesse que nous avions interviewé ici. Après une carrière de géologue, il publie son premier livre pour enfants en 1982. Aux côtés de séries consacrées aux sciences et techniques, il crée de nombreux albums à la délicatesse remarquée, souvent engagés et primés. Le dernier en date est Croki, chroniqué ici et paru aux éditions La Pastèque.
Bibliographie sélective :
- Croki, album, texte et illustrations, La Pastèque (2024).
- Van L’inventeur – Ça ne s’invente pas, album, texte et illustrations, Bayard Canada (2023).
- Le Monde de Maxime, album, illustration d’un texte de Lucile de Pesloüan, La Pastèque (2022).
- Le Tricot, album, texte et illustrations, La Pastèque (2021).
- Les Étoiles, album, texte et illustrations, La Pastèque (2019), que nous avons chroniqué ici.
- Jules et Jim, frères d’armes, album, texte et illustrations, Bayard Canada (2018).
- Azadah, album, texte et illustrations, La Pastèque (2016), que nous avons chroniqué ici.
- L’Arbragan, album, texte et illustrations, La Pastèque (2016).
- Le Prisonnier sans frontières, album, texte et illustrations, Bayard Canada (2015).
- Le Petit Tabarnak, album, texte et illustrations, La Pastèque (2013), que nous avons chroniqué ici.

Aime tellement parler des livres qu’elle en a fait son métier et son hobby ! Libraire généraliste la semaine, Manon écrit pour plusieurs médias le week-end et monte sur des volcans endormis en Auvergne dès qu’il lui reste cinq minutes.
