Aujourd’hui, on reçoit d’abord l’autrice Karine Guiton dont l’album Train de nuit vient de paraître aux éditions de L’étagère du bas. Puis c’est une illustratrice qu’on aime beaucoup à La mare aux mots, Clémence Monnet – qui a justement illustré ce même album –, qui est l’invitée de la rubrique Quand je crée.
L’interview du mercredi : Karine Guiton
J’aimerais que vous nous présentiez votre dernier album Train de nuit publié récemment aux éditions L’Étagère du bas et illustré par Clémence Monnet.
Cet album embarque les enfants dans un voyage imaginaire ponctué de surprises. Dans le train de nuit qui longe l’océan, Zélie s’ennuie : tout le monde dort, y compris sa mère. Elle décide alors d’explorer les wagons et découvre une voiture-bar remplie d’étranges passager·ères…
Comment est né cet album en particulier et comment naissent vos histoires en général ?
Enfant, je me réveillais souvent la nuit. C’était un moment à la fois délicieux et effrayant où j’étais la seule éveillée dans la maison silencieuse. Pour m’occuper, je m’inventais des tas d’aventures. Au bout de quelque temps, je finissais par me rendormir. Le lendemain matin, je ne savais plus quelle était la part de rêve ou de réalité dans ce que j’avais vécu. J’avais envie d’évoquer cet instant particulièrement propice à l’imaginaire et quoi de mieux, pour cela, qu’un voyage en train de nuit ? Chaque fois que je prends ce moyen de transport, le temps s’arrête, mon esprit vagabonde et les histoires naissent… De façon générale, avant tout, il y a une envie d’écrire qui ne me laisse pas de répit. Cela peut partir d’un personnage, d’une illustration, d’un objet ou même d’une phrase qui m’obsède. Ces envies surgissent souvent lors d’un voyage, loin des préoccupations quotidiennes. Puis, arrive la phase de maturation où je note tout ce qui me vient, sans me censurer, même les idées les plus incongrues. Enfin, lorsque je me sens prête (cela peut prendre plusieurs mois), j’élabore un plan assez vague sur lequel je note les grands évènements, sans être trop précise pour laisser place à l’imprévu. Je sais souvent comment l’histoire va débuter et comment elle va se terminer. Que va-t-il se passer entre ces deux moments ? Je le découvrirai en l’écrivant et en écoutant les personnages, qui vont parfois devenir si envahissants qu’ils me réveilleront la nuit !
Comment s’est passée la collaboration avec Clémence Monnet, qui a fait un très beau travail sur les illustrations ?
J’aime beaucoup l’univers de Clémence. Aussi, quand Delphine Monteil, l’éditrice des éditions de l’Étagère du bas, m’a proposé de lui demander d’illustrer mon texte, j’étais ravie ! Nous avons discuté une fois ensemble au téléphone à propos de l’album, mais l’essentiel des échanges s’est fait par mails, entre Clémence, Delphine et moi. Quel plaisir de voir les personnages prendre vie peu à peu ! Les magnifiques illustrations de Clémence sont très poétiques et elles fourmillent de détails réjouissants que l’on retrouve d’une page à l’autre…
Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Dès sept-huit ans, j’imaginais des histoires que je lisais ensuite à ma petite sœur ou à mes camarades de classe. J’ai continué à écrire des poèmes ou de courts textes durant mon adolescence. Puis, après des études de lettres, lorsque je suis devenue bibliothécaire, j’ai suivi une formation de conteuse et ai créé des petits spectacles destinés aux enfants ou aux adultes pendant et en dehors de mon travail. Des contes traditionnels que je me réappropriais ou des contes que j’inventais. Plus tard,
j’ai écrit des nouvelles pour adultes, de genre fantastique souvent. Certaines ont gagné des concours ou ont été publiées dans des recueils collectifs, des revues, ce qui m’a encouragée. Après la naissance de mon fils, mon premier album jeunesse, Les Tourterelles, illustré par Maurèen Poignonec, est paru aux éditions de La Palissade. J’ai eu ensuite envie de tenter l’aventure d’un roman jeunesse. C’est ainsi qu’est né en 2021 La Sorcière des marais, publié aux éditions Didier Jeunesse. Depuis, cinq autres romans ont suivi.
Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
J’ai passé toute mon enfance à la campagne, dont une grande partie dans un village d’une centaine d’habitant·es. J’habitais dans le logement de fonction de l’école (mes parents étaient instituteurs) et passais mes week-ends à lire dans la petite bibliothèque de l’une des classes. J’adorais les enquêtes de Fantômette (de Georges Chaulet) et d’Alice détective (de Caroline Quine). Les contes traditionnels et la
mythologie grecque me fascinaient et suscitaient toujours beaucoup d’images en moi. Mes parents m’avaient acheté la collection Aux quatre coins du temps chez Bordas : j’y ai découvert de nombreux auteurs (Peter Hartling, Marcela Paz, Ludwik Jerzy Kern, Pierre Louki, Suzanne Prou…). J’ai relu ces livres des dizaines de fois, ils sont d’ailleurs toujours dans ma bibliothèque personnelle. Quelle joie de les partager des années plus tard avec mon fils ! Par la suite, j’ai dévoré la plupart des livres du CDI de mon collège. J’ai particulièrement apprécié les œuvres de Duras, Zola, Steinbeck, Pagnol, Maupassant, Kafka… Mon professeur de français nous a fait étudier, entre autres, les Contes cruels de Villiers de l’Isle Adam, mais aussi les nouvelles de Dino Buzzati et d’Edgar Allan Poe. J’aimais ces univers fantastiques et inquiétants…
Travaillez-vous actuellement sur une nouvelle histoire ?
Je suis en train de réfléchir à un nouveau roman pour les 8-12 ans. J’en suis à la toute première phase d’élaboration. Une longue aventure m’attend, j’ai hâte ! À suivre, donc…
Bibliographie :
- Train de nuit, album illustré par Clémence Monnet, L’Étagère du bas (2024), que nous avons chroniqué ici.
- Le Sortilège des caliepas, roman illustré par Antonin Faure, Didier Jeunesse (2023).
- Le Coiffeur de Légumland, roman illustré par Chiara Baglioni, Didier Jeunesse (2023).
- Maxine et Mifa, roman illustré par Chiara Baglioni, Didier Jeunesse (2022).
- Julia et les oiseaux perdus, roman illustré par Florie Briand, Didier Jeunesse (2022).
- Le Chameau de la bibliothèque, roman illustré par Laure du Fay, Didier Jeunesse (2021).
- La Sorcière des marais, roman illustré par Grégory Elbaz, Didier Jeunesse (2021).
- La tourterelle, album illustré par Maurèen Poignonec, éditions de La Palissade (2016).
Quand je crée… Clémence Monnet
Le processus de création est quelque chose d’étrange pour celles et ceux qui ne sont pas créateur·trices eux·elles-mêmes. Comment viennent les idées ? Est-ce que les auteur·trices peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trices, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trices et/ou illustrateur·trices que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Clémence Monnet qui nous parle de quand elle crée.
Mon processus créatif peut à vrai dire prendre plusieurs formes, selon les jours, les saisons, les commandes. Mon atelier se trouve en haut de la maison où nous habitons avec ma famille, en Seine-et-Marne. Sous le Velux, j’ai installé un établi assez long, en bois, qui ne craint pas les taches, car j’ai tendance, lorsque je commence à peindre, à tout étaler autour de moi pour tout avoir à portée de main : d’abord ma palette aquarelle et quelques pots d’encre que je sélectionne dans mon étagère, puis les crayons, rangés en pot, par couleur, que j’installe autour de mon plan de travail comme une petite fortification colorée, pour créer une bulle qui m’aide à me centrer. De là, je sors mon carnet de dessins, dans lequel je retrouve toutes mes notes, mes bribes d’idées troquées ça et là, dans le train, dans mon canapé le soir, à l’heure du petit-déjeuner, et je regarde l’ensemble de cette « partition » colorée pour en extraire une gamme, et c’est en fait la couleur qui me guide en premier sur le ton que je veux donner à mon projet.
Certains jours où les idées sont en berne ou que je suis face à la page blanche, je peux ressortir un tissu, un objet, une plante, dont les associations de couleurs et de formes me parlent, pour trouver la bonne émotion à retranscrire. C’est agréable aussi de partir de « madeleines de Proust » multicolores.
Ensuite, vient le choix de ce que je vais écouter, qui dépendra de l’étape à laquelle j’en suis dans mon travail : si je commence un projet, qui nécessite des prises de notes, des lectures, j’écoute de la musique, que je sélectionne en fonction du sujet… Je suis capable d’écouter le même morceau ou le même album trois, quatre fois d’affilée quand je cherche le caractère d’un personnage, car souvent la musique procure une émotion particulière qui m’est d’une grande aide.
C’est un peu comme lorsqu’une personne vous manque et que la musique relie à l’être absent : pour la création d’un personnage, j’attribue une musique que je fais tourner en boucle, et qui me donne le sentiment de faire mieux connaissance avec lui.
Et puis il y a l’étape de la mise au propre qui nécessite moins de concentration, où je sélectionne des podcasts, sur des sujets très divers, de société, comme La Série documentaire de France Culture, Arte Radio, ou des livres audio, que je tente aussi de relier à mes sujets. Il va de soi que l’on n’est pas dans la même énergie selon que l’on écoute un podcast sur la guerre ou sur les chants d’oiseaux. Je me sers de mes choix pour donner plus de corps au dessin. Parfois, ça ne marche pas, d’ailleurs, et il me faut changer de fond audio pour changer totalement mon angle de vue.
Je suis rarement satisfaite de mes dessins finis, il me faut souvent prendre la décision de lâcher un peu prise car sinon je recommencerais jusqu’à perdre l’authenticité du début. C’est un équilibre fragile à trouver. En tous cas, même si je me sens mal partie, je m’astreins à toujours terminer mon dessin, et j’ai souvent la surprise de voir que « l’accident » provoque des choses intéressantes.
J’ai aussi la chance de partager un atelier, dans lequel je me rends une fois par semaine à Paris, où je retrouve mes ami·es stylistes, illustrateur·rices. C’est dans cet atelier que nous avons réussi à créer une vraie équipe de travail, dans le textile, cette fois, avec une partie de l’équipe, qui est l’autre pan de mon activité d’illustratrice (ma formation de départ). Aller là-bas en train est comme une respiration. Je laisse un temps mon atelier et ma vie de famille à la campagne pour retrouver mes comparses. Ça aide à supporter de travailler en solo le reste du temps. On parle de tout, on rit beaucoup aussi, c’est très équilibrant, et c’est surtout dans cet espace que je retrouve l’inspiration et la confiance en ce que je fais, car de temps en temps il est un peu vertigineux de travailler au jour le jour, sans filet, sans savoir si l’on trouvera d’autres commandes ensuite. Notre statut d’artiste auteur·rice est précaire. Il nous est important de rester entouré·es.
Enfin, de manière plus globale, ce qui me plaît le plus dans ce métier est que chaque jour se présente sous un jour différent et que chaque projet nourrit le suivant, comme on apprend à connaître un peu mieux chaque jour ce qui nous entoure.

Clémence Monnet est une illustratrice que l’on suit de très près à La mare aux mots. Son dernier ouvrage publié chez L’Étagère du bas, Train de nuit, fraîchement sorti en janvier, a évidemment retenu notre attention. Retrouvez notre chronique ici.
Bibliographie :
- Train de nuit, illustration d’un texte de Karine Guiton, L’Étagère du bas (2021), que nous avons chroniqué ici.
- La chanson du petit caillou et autres poèmes, illustration de poèmes de Sabine Sicaud, Gallimard Jeunesse (2023), que nous avons chroniqué ici.
- Pas comme tout le monde, Monsieur Satie, illustration d’un texte de Claude Clément, Dadoclem (2023), que nous avons chroniqué ici.
- 19 jours sans Noa, illustration d’un roman d’Anne-Gaëlle Balpe, L’école des loisirs (2022).
- Hanabishi, illustration d’un texte de Didier Lévy, Sarbacane (2022), que nous avons chroniqué ici.
- Les trois chatons, illustration d’un texte de Muriel Bloch, Didier Jeunesse (2021).
- La danse des flammes, illustration d’un texte d’Anahita Ettehadi, L’Étagère du bas (2021), que nous avons chroniqué ici.
- On a fait un vœu, illustration d’un texte de Séverine Vidal, Mango Jeunesse (2021).
- Ööfrreut la chouette, illustration d’un texte de Cécile Roumiguière, Seuil Jeunesse (2020).
- Le petit secret, illustration d’un texte de Séverine Vidal, Les Éditions des Éléphants (2020), que nous avons chroniqué ici.
- Hector et les bêtes sauvages, illustration d’un texte de Cécile Roumiguière, Seuil Jeunesse (2019), que nous avons chroniqué ici.

Les pieds sur terre et la tête dans les nuages, Laetitia est une éternelle rêveuse qui partage sa vie entre la terre et la mer. Bien que tombée dans la marmite aux mots dès l’enfance, ce n’est que sur le tard qu’elle se découvre une passion pour la Littérature jeunesse avec un L majuscule et collectionne depuis lors les albums qui font la part belle à l’imagination et font l’éloge des mots.
