Au programme de l’hebdo de cette semaine : un album, trois romans et quatre invitées, Audrey Alwett, Victoria Dorche, Marianne Selli et Céline Lefeuvre.
En bref
« Ta maman, elle tue des bébés ! » Voilà une phrase à laquelle le héros ne s’attendait pas de la part de son amie Marie-Pimpreluche. De retour chez lui, il interroge sa maman : est-ce que ce qu’il a entendu est vrai ? Elle le rassure immédiatement, ce n’est évidemment pas la vérité. En revanche, quelques mois plus tôt elle avait une graine de bébé dans le ventre qu’elle ne voulait pas laisser pousser, elle l’a donc fait enlever. La nuance entre ces deux faits est très importante et c’est l’occasion pour la mère et son fils d’échanger sur le sujet.
Mon avis Libraire de profession, je me souviens avoir un jour été assez démunie face à la demande d’une femme qui, venant d’avorter, souhaitait trouver un livre pour expliquer cette décision et ce qu’elle impliquait à son très jeune fils. À l’époque, je n’avais rien sous la main pour répondre à cette demande (je ne connais pas tous les livres publiés, peut-être en existait-il déjà, mais je n’en avais pas en stock). Avec Les Graines de bébé ne poussent pas toutes, publié dans la jeune maison d’édition Panthera, Audrey Alwett et Victoria Dorche ont créé l’album qu’il m’aurait fallu à l’époque. C’est à travers une métaphore végétale que la maman parvient à parler du sujet avec son fils : un noyau d’abricot n’est pas encore un abricotier. Si la famille replantait tous les noyaux des abricots récoltés dans leur jardin, il y aurait des forêts d’abricotiers tout autour de leur maison et cela ne serait ni gérable ni souhaitable. Pour autant, les parents du garçon respectent profondément la nature, souhaitent la protéger. Iels chérissent la vie, celle de leur abricotier, et bien plus encore celle de leur fils, dont iels avaient désiré la naissance du plus profond de leur cœur. Les autrices ne manquent pas de rappeler que faire un·e enfant est une décision qui implique du courage, du temps, beaucoup de responsabilités, mais aussi et surtout une envie profonde. Transformer son corps en jardin n’est pas anodin et chacun·e a le droit de le décider, ou non. En parallèle, le texte d’Audrey Alwett met en avant l’importance de la solidarité, de l’écoute et de l’attention portée aux autres. La rumeur colportée par Marie-Pimpreluche vient évidemment des préjugés de ses parents qu’elle a intégrés comme ses propres idées. La discussion restera compliquée sur ce sujet entre le jeune garçon et son amie qui ne semble pas comprendre ce qu’on lui explique, mais la conclusion de l’album vient clarifier ce que chacun·e devrait avoir en tête avant de juger autrui : « Si les gens veulent faire pousser toutes les graines du monde, ils peuvent le faire dans leur propre jardin. Parce que c’est ça qui est bien, quand on a un jardin. On fait ce qu’on veut dedans. » Pour illustrer ce livre très important, les peintures tout en végétaux de Victoria Dorche permettent d’imager les métaphores du jardin et des abricotiers avec une grande douceur et beaucoup de poésie.
En bref
Victime de harcèlement, Jo s’est retrouve enfermée dans un placard lors d’une sortie scolaire au musée d’Orsay. La nuit est tombée quand l’adolescente sort enfin, et, forcément, le musée s’est vidé. Sa classe est repartie pour la Normandie sans même se rendre compte de son absence. Alors qu’elle marche dans le musée, Jo entend une voix, elle ne voit pourtant personne… La voix semble sortir d’un tableau et, si ce n’était pas suffisamment étrange, c’est une voix de femme alors que le tableau représente seulement un homme.
Mon avis C’est un roman très original que nous propose Marine Carteron. Une conversation entre une jeune lycéenne (victime de harcèlement parce qu’elle n’a pas voulu coucher avec son petit ami) et une femme qui a été effacée d’un tableau. Grâce à cet échange, on va en savoir plus sur plusieurs femmes effacées (recouvertes de peinture ou juste grattées) par Gustave Courbet dans des tableaux qu’il a peints et qui sont exposés au musée d’Orsay ou au Petit Palais (bien entendu, on a envie de faire des recherches pour chaque tableau). Mais à travers ces histoires, elle nous parle aussi de femmes qu’on efface, qu’on utilise, de la condition des femmes au milieu du XIXe siècle (et notamment des danseuses). Dans les dernières pages de l’ouvrage, Marine Carteron propose d’en savoir plus sur les personnages croisés dans le roman. Aussi original que passionnant.
En bref
Élève à la Academia, Ximena Reale est la meilleure chasseuse de pirates qu’on ait vue depuis longtemps. Mais elle sait qu’elle peut faire mieux encore. Déterminée à faire oublier la trahison de ses parents, des années plus tôt, elle rêve de devenir enfin cazadore. Mais tout le monde n’est pas prêt à oublier son histoire familiale et la laisser accéder à ce titre. Alors quand Gasparilla, le plus impitoyable des pirates, attaque la capitale, la jeune femme comprend que le moment est venu pour elle de faire ses preuves si elle veut pouvoir réaliser son rêve.
Mon avis En compagnie de Ximena, on embarque pour une aventure trépidante, pleine de dangers et de rebondissements, sans aucun temps mort. On découvre une héroïne déterminée, guidée par la loi qui régit sa vie depuis toujours, et la formation qu’elle a reçue à la Academia, prête à tout pour atteindre ses objectifs sans se laisser distraire par de quelconques états d’âme. Si dans un premier temps elle peut sembler froide et inatteignable, elle va évoluer tout au long de son périple, notamment grâce à ses compagnon·es de voyage. L’écriture de l’autrice est fluide et immersive grâce à un rythme soutenu qui fait défiler les pages. Ce premier tome de Capitana est un roman d’aventures haletant, à l’univers dur mais captivant !
En bref
Rook a beau être dépourvu de pouvoir magique, il n’en est pas moins décidé à travailler dans le monde de la magie. Il parvient à se faire embaucher par la célèbre Antonia Hex, la mage la plus puissante de sa génération, qui accepte de lui apprendre les rudiments de la magie. C’est ainsi qu’il fait la rencontre de Sun, apprenti⸳e de la grande rivale d’Antonia Hex, aussi séduisant⸳e que taciturne. Seulement, les autorités magiques n’aiment pas être défiées, et Rook se voit bientôt contraint de fuir, entraînant Sun dans son sillage.
Mon avis S’il y a bien une chose dont on peut être sûr⸳es, lorsqu’on se lance dans un roman de F. T. Lukens, c’est de retrouve une histoire aussi queer que drôle. Envoûtés n’a pas fait exception, nous entraînant dans un monde rempli de magie aux côtés de personnages attachants et hauts en couleur. J’ai énormément aimé faire la connaissance de Rook, tout comme j’ai aimé rencontrer Sun. Iels ont deux caractères très différents et leur duo n’en fonctionne que mieux. La relation qu’iels tissent tout au long du récit m’a autant amusée qu’attendrie. J’ai adoré découvrir l’univers dans lequel iels évoluent, dont la population est divisée en deux grandes catégories : celleux capables de maîtriser la magie, et celleux dépourvu⸳es de pouvoirs. Cela permet à l’auteur⸳ice d’aborder de nombreuses thématiques liées à la discrimination, à l’injustice et à la différence, sans pour autant tomber dans le récit moralisateur. Au contraire, ce roman reste très léger et facile à lire, aussi doux que drôle, tant et si bien qu’il m’a été particulièrement difficile de dire au revoir à cet univers et de quitter les personnages.
Les invitées de la semaine
Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·rice, son illustrateur·rice et son éditeur·rice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellé·e·s. Cette fois-ci, c’est sur Les Graines de bébé ne poussent pas toutes (voir plus haut) que nous revenons avec l’autrice Audrey Alwett, l’illustratrice Victoria Dorche et les éditrices.
Audrey Alwett (autrice) : Un jour, lorsqu’il avait cinq ans, mon fils m’a dit au sortir de sa maternelle publique : « Tu sais, il y a des mamans qui tuent leur bébé quand ils sont dans leur ventre. » Il était très choqué, on lui avait fait peur. Je me suis sentie dépourvue, parce que je n’avais pas prévu d’aborder des questions pareilles à son âge. Par chance, j’ai eu le réflexe de filer la fameuse métaphore de la « petite graine ». Ça l’a rassuré.
C’est à ce moment que j’ai eu l’idée d’écrire ce livre. À cet âge, les enfants ont l’habitude qu’on leur explique le monde par la poésie et les métaphores. Le droit le plus sacré d’un enfant devrait être de naître désiré. Il n’y a pas de violence dans un tel message. Les enfants se contentent très bien de cette explication, ils n’ont pas l’idée d’en demander davantage.
Je suis déjà l’autrice de nombreux albums et romans pour la jeunesse, comme le Grimoire d’Elfie, Princesse Sara ou Magic Charly. Malgré mon expérience, cet album m’a tout de même donné du fil à retordre pour trouver le ton juste. Mes éditrices pourraient d’ailleurs vous dire qu’il y a eu beaucoup d’allers-retours ! Mon héros, un jeune enfant, s’exprime à la première personne. Il a été difficile de le faire parler d’un sujet complexe en usant de mots simples et surtout en employant beaucoup de marques d’oralité, sans pour autant tomber dans les tournures grammaticales répétitives.
C’était un plaisir de travailler avec Victoria Dorche au dessin. Je voulais absolument un album végétal, lumineux et coloré. Quand les éditrices m’ont présenté le travail de Victoria Dorche, parmi ceux d’autres illustratrices, le sien m’a tout de suite séduite : il est éclatant à l’œil et joyeux, comme la vie doit être. Nous nous sommes merveilleusement accordées.
Pour moi, Les Graines de bébé ne poussent pas toutes n’est pas un livre réservé aux enfants. Je pense qu’il serait tout à fait bienvenu entre les mains de collégiens et même d’adultes, pourquoi pas dans les salles d’attente des gynécologues et des sages-femmes, ou dans les centres sociaux. À l’évidence, c’est un sujet qui a besoin d’apaisement et de pédagogie. Dans le cas de ce livre, des médecins, des infirmiers, des assistantes sociales ou des professeurs viennent d’ailleurs me voir en dédicace.
Victoria Dorche (illustratrice) : Lorsque les éditrices de Panthera m’ont contactée pour ce projet, il m’a semblé naturel de dire oui. Ce n’est qu’en en parlant autour de moi, en évoquant le projet dans mon entourage, que j’ai mesuré à quel point il pouvait susciter des réactions contrastées. L’avortement est un droit fondamental, mais le fait d’en parler aux enfants reste encore tabou pour beaucoup. C’était peut-être le meilleur indicateur que ce livre était, finalement, nécessaire.
Dès les premiers échanges, Audrey et les éditrices ont exprimé leur envie d’un livre lumineux, joyeux, foisonnant de couleurs, ce qui résonnait bien avec moi. On s’est très vite trouvées sur les gammes chromatiques et sur le ton général : quelque chose de solaire, de doux et d’intense à la fois. Je voulais que ça sente l’été.
Dans les histoires du quotidien, j’essaie tout de même de glisser vers des espaces plus symboliques et oniriques, pour aborder les questions plus philosophiques que l’histoire soulève. J’ai travaillé, comme toujours, à la gouache, avec plein de jus et de couleurs super saturées qui passent mal au scan. C’est toujours une étape frustrante, mais je suis contente du rendu !
C’était vraiment un super projet à mener, où j’étais carrément ouverte aux remarques et conseils de l’autrice, des éditrices ou de la graphiste. Après tout, nous étions animées par le même but : créer un chouette livre. J’espère sincèrement qu’il saura trouver son public !
Marianne Selli et Céline Lefeuvre (éditrices) : Lorsque nous avons reçu le manuscrit d’Audrey, nous avons tout de suite été emballées par l’idée de le publier. Le ton utilisé, la métaphore végétale sur laquelle s’appuyait le récit et le sujet, bien sûr, nous ont tout de suite convaincues. Cette première impression a été renforcée lorsque nous avons constaté que le sujet n’avait encore jamais été abordé en littérature jeunesse et que le texte avait été refusé par toutes les maisons d’édition à qui il avait été envoyé.
Nous avons donc fait le choix fort de publier cet album, car il n’en existait pas encore sur le sujet à hauteur d’enfant. Pourtant, c’est un droit fondamental. Un droit fragile. Un droit encore remis en cause aujourd’hui dans de nombreux pays. Nous croyons qu’il est urgent d’ouvrir des espaces de dialogue, d’accompagner les adultes dans ces conversations parfois difficiles, et de semer, dès l’enfance, les graines d’une conscience éclairée et respectueuse. C’est le premier album jeunesse sur l’avortement, et nous sommes fières qu’il voie le jour aujourd’hui. Pour les enfants, pour les familles, pour les libraires, pour les médiateur·rices et les enseignant·es. Pour tous ceux et celles qui croient qu’un livre peut changer les choses.
Chez Panthera, nous avons à cœur de mettre en lumière des livres qui abordent des sujets essentiels avec douceur et bienveillance, et Les Graines de bébé ne poussent pas toutes est l’exemple parfait de cette démarche.
À travers cet album, Audrey Alwett nous offre un outil précieux pour parler du droit à l’avortement avec les plus jeunes. Avec des métaphores végétales et les illustrations lumineuses de Victoria Dorche, elle aborde un sujet délicat de manière simple et accessible, en ouvrant un dialogue essentiel sur le respect du corps et la liberté de choix.
Cette année marque les 50 ans de la loi Veil, un jalon historique pour les droits des femmes en France. Pourtant, à l’échelle mondiale, ces droits continuent d’être remis en question. Plus que jamais, il est crucial d’ouvrir des espaces de discussion pour sensibiliser dès le plus jeune âge à ces sujets fondamentaux.
Les Graines de bébé ne poussent pas toutes nous semble ainsi fondamental, tant pour les enfants que pour les adultes qui les accompagnent. Nous espérons qu’il saura toucher de nombreuses familles et professionnel·les.

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.



