Au programme de l’hebdo de cette semaine : deux albums, une BD, un roman et une invitée, Mélaka.
En bref
Écureuil adore l’été. Le soleil qui brille dans le ciel bleu et jusque tard le soir, l’herbe verte. Mais au bout de quelques semaines, il ne comprend plus rien : la fin de journée arrive et le soleil disparaît. Son ami Oiseau ne lui avait pourtant pas dit que l’été, le soleil se couchait plus tard ? Il n’est pas fou, d’habitude, quand il se lave les dents, il fait encore jour. Ce soir, plus rien, le noir complet. Et en plus, il entend de drôles de bruits dehors. Ni une ni deux, il s’empresse d’aller trouver son ami pour lui annoncer la terrible nouvelle : un voleur s’est emparé du soleil.
Mon avis Après de précédents albums consacrés à l’automne, à l’hiver ou au printemps, Alice Hemming et Nicola Slater nous reviennent avec un nouveau titre, cette fois consacré à l’été, mais toujours aussi drôle et ludique. On s’amuse beaucoup des réflexions spontanées d’Écureuil, qui a beau aimer l’été, il n’y comprend pas grand-chose. Heureusement, il peut compter sur son ami Oiseau, qui va patiemment répondre à toutes ses questions et au passage donner plein d’informations aux lecteur·rices sur les jours qui raccourcissent ou les animaux nocturnes – une double page finale permet de compléter les informations. Les illustrations de Nicola Slater sont toujours aussi agréables à regarder, notamment grâce aux traits très expressifs des personnages qui renforce l’humour présent dans l’album. Le voleur de feu est un subtil mélange de spontanéité, d’intelligence et d’humour, parfait à découvrir en cette période !
En bref
Qu’advient-il du Petit Chaperon rouge une fois sorti du ventre du loup ?
Mon avis Une fois le conte terminé et la morale dispensée, on ne s’interroge plus sur le sort des protagonistes. Qu’en est-il des héro·ïnes pour lesquel·les il n’y a pas de « iels se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » ? Qu’en est-il pour le Petit Chaperon rouge une fois « sorti du ventre du loup » ? C’est à cette question sous-jacente que tente de répondre Charlotte Melly en donnant à voir l’invisible et en disant l’indicible à travers ce roman graphique choc, en témoignant de son parcours de victime Car « choc », il y a. En effet, on ne sort pas indemne d’une telle lecture qui met des mots et des images sur les traumatismes de l’enfance. Ceux qu’on trimballe encore à l’âge adulte et qui nous collent à la peau. Ceux qui nous réveillent la nuit et nous grignotent le jour. Charlotte Melly dit la maltraitance et les violences invisibles (sexuelles, physiques et/ou psychologiques), celles qui laissent des cicatrices profondes et durables, avec délicatesse. Oui, on peut signifier la rage et le parcours post-traumatique des victimes avec poésie et en couleur. Charlotte Melly le fait avec brio. Ainsi, douleur, douceur et couleur, violence et poésie ne font plus qu’un dans ce roman graphique d’une force saisissante, empli d’émotions contradictoires. Cependant, rien n’est occulté. Pas même la fuite, pas même la culpabilité, pas même la violence envers soi-même tandis que le loup dort sur ses deux oreilles… Un ouvrage bouleversant mais aussi (et surtout !) bourré d’espoir.
En bref
Jen et son père tentent de survivre tant bien que mal dans un monde ravagé par le Déluge, une catastrophe ayant éradiqué la presque totalité de l’espèce humaine. Lorsqu’iels rencontrent un groupe de survivant⸳es qui les invitent à rester vivre avec elleux, la jeune fille est pleine d’enthousiasme. Seulement, un problème se pose : son père est en réalité un androïde, et personne ne doit le découvrir.
Mon avis Impossible pour moi, en lisant ce roman, de ne pas penser à la franchise The Last of Us. Certes, ni zombie ni grande violence dans ce récit, mais ce père et sa fille qui traversent un monde dévasté m’a beaucoup rappelé les protagonistes du jeu et de la série télévisée. Malgré tout, c’est une version bien plus soft, adaptée aux enfants, qui pour autant parvient à transmettre de nombreux messages importants. Je me suis très rapidement attachée aux personnages et à leur relation. Une adolescente et un androïde… cela mène à des situations assez amusantes, et pas moins attendrissantes. Par petite touche, l’auteur nous donne des pistes pour comprendre ce qui est arrivé au monde dans lequel iels évoluent. Écologie, intelligence artificielle, capitalisme, mégalomanie, discriminations et soif de pouvoir sont autant de sujets qui ne vont pas sans nous rappeler les évènements de notre monde à nous. C’est avec beaucoup de subtilité et de justesse que l’auteur les évoque, permettant une double lecture qui saura séduire tant les enfants que les plus grand⸳es. L’Après est un excellent roman, mené par une plume fluide et assurée.
En bref
Rose, 17 ans, n’est pas le genre de fille sur qui on se retourne. Alors que la mode est aux filles aux formes généreuses, comme Brigitte Bardot, Rose est androgyne, maigre et n’a pas de poitrine ni de hanche. Sa meilleure amie, Monique, est tout l’inverse. Ensemble, elles vont s’amuser à « taquiner » un homme bien plus âgé qu’elles. Mais bientôt le jeu prend une autre tournure.
Mon avis La Rose et l’Olivier n’est pas une BD destinée aux plus jeunes (un avertissement précise d’ailleurs, en début d’ouvrage, qu’il peut « heurter la sensibilité de certains lecteurs »), mais c’est l’adaptation de romans d’une autrice qu’on adore, Gudule, donc il me semblait intéressant de vous en parler (et il peut clairement être lu par les grand·es ados). Après Sous les bouclettes, Mélaka (voir interview ci-dessous) continue de rendre hommage à sa mère (Gudule donc) avec cette adaptation en BD de trois romans autobiographiques (La vie de Rose, Soleil Rose et La Rose et l’Olivier) dans lesquels Gudule racontait ses jeunes années dans les années 1960 en Belgique, puis au Liban. Il est ici question d’hommes d’un certain âge qui entretiennent des relations (malsaines) avec des filles très jeunes (on pense bien sûr à plusieurs affaires sorties récemment), d’emprise, de maltraitance, d’exil… Mais c’est surtout une BD sur la femme si singulière qu’était Gudule, avec son caractère bien trempé et sa maladresse légendaire. Un magnifique hommage qui ravira celleux qui la connaissent et l’aiment déjà et donnera envie aux autres de la découvrir (si vous n’avez jamais lu ses romans, on en a chroniqué plusieurs ici).
Les invitées de la semaine
Quand j’ai lu La Rose et l’Olivier, j’ai eu envie d’interviewer Mélaka. Chose un petit peu étrange pour nous, car nous nous connaissons bien et depuis longtemps. L’interview aurait dû passer il y a un mois, mais, quand la décision d’arrêter le site a été prise, je me suis dit que ça serait quand même pas mal que ma dernière interview publiée ici soit celle de la fille de ma première interviewée ! L’image était trop belle pour passer à côté. Si vous n’avez pas vu l’info sur les réseaux sociaux, La mare aux mots s’arrête donc en septembre, mais, en attendant, cet été, vous retrouverez nos fameux Du berger à la bergère, où ce sont des auteur·rice qui interviewent des auteur·rices. L’interview de Mélaka est donc la dernière interview « classique » du site, et je suis extrêmement heureux que ça soit elle qui clôture ces interviews.
On se connaît depuis longtemps, ça serait étrange qu’on se vouvoie ici, non ?
En effet ahah ! Et puis, personnellement, je préfère largement le tutoiement. Merci à toi de m’interviewer du coup, mon cher Lucas !
J’aimerais que tu nous parles de ton parcours.
Moi, je viens de la presse satirique, comme tu le sais, puisque toi et moi nous sommes croisés à l’époque où je travaillais pour Psikopat, le magazine de BD satirique créé par mon père [NDLR Carali] au tout début des années 80. J’y ai fait mes armes, pendant deux décennies, et y ai appris tous les métiers de la presse : de la mise en page à la répartition des exemplaires dans tous les points de vente, du contact avec les auteurs à la gestion des abonnés, de la correction à l’écriture (j’ai tenu la rubrique de chroniques musicales pendant quelques années), de l’organisation de stand aux festivals au secrétariat de rédaction… ça a été mon tout premier boulot sérieux en sortant du Lycée Autogéré de Paris, et une sacrée formation bien complète dans ce milieu. Quand le journal a cessé de paraître, en 2019, j’ai eu une période de flottement mais je me suis vite lancée dans un nouveau projet : mettre mes compétences au service de la création d’un nouveau média indépendant, qui serait l’évolution de Psikopat,
mais tout numérique, et encore plus axé politique et actu. Ce qui a donné Mazette, un magazine en ligne dans lequel la satire prenait toutes les formes : dessins de presse, BD, articles, vidéos, chansons, jeux… Sur abonnement et à parution mensuelle, pour rappeler le rythme du Psiko. On y a publié des dizaines de créateurs toustes plus talentueux·ses les un·es que les autres ! Mon compagnon et moi nous sommes jetés corps et âme dans ce projet, que nous avons vaillamment mené durant trois ans, avant d’abdiquer : c’est vraiment très compliqué d’instaurer une économie autonome sur internet, avec tous les aléas que ça comporte (ne serait-ce que, déjà, se battre contre les algorithmes des réseaux sociaux qui avaient tendance à nous invisibiliser alors qu’ils étaient essentiels pour notre communication…) Après l’arrêt de notre activité, j’ai passé les 28 numéros réalisés en consultation gratuite, ici : https://mazette.media/
En parallèle de tout cela, j’ai quitté Paris pour m’installer dans le Tarn, j’ai dessiné des BD, la plupart sur mon blog que je mène depuis plus de 20 ans (www.melakarnets.com) et d’autres en livres, j’ai fait deux enfants et les ai élevés dans un petit village de rêve perché sur sa colline…
Quand Mazette s’est arrêté, j’ai donc décidé de me consacrer à une vraie activité d’autrice de bandes dessinées. Enfin, travailler juste pour moi, ne plus être responsable d’une équipe de gens ! J’ai, depuis, publié deux romans graphiques : Sous les bouclettes et La Rose et l’Olivier.
La Rose et l’Olivier est une adaptation en BD de trois romans de Gudule. Comment est né ce projet ?
En réalité j’ai prévu de faire cette adaptation depuis mon enfance. Petite, je m’entraînais à faire de la BD en adaptant des bouquins, et j’adorais les romans autobiographiques de ma mère (qui en étaient à l’époque à leurs premières versions, le premier opus a eu d’ailleurs plusieurs titres qui ont évolué au fil des transformations et éditions : Autopsy d’une conne, Et Rose elle a vécu, puis enfin La vie en Rose…) Plusieurs fois, j’ai tenté la mise en image. mais je n’étais pas prête, graphiquement. C’est la réalisation de mon album précédent, Sous les bouclettes, qui m’a convaincue que, cette fois, ce serait la bonne ! Après plus de 200 pages de BD, mon trait commençait enfin à ressembler à quelque chose… C’est aussi une manière d’enfin faire un vrai projet avec ma maman. J’aurais préféré une telle collaboration de son vivant néanmoins… :/
As-tu fait des recherches pour cet album ?
Surtout des recherches d’images des rues et bâtiments de Beyrouth dans les années 60, quelques ressources pour certains véhicules, quelques fringues… Mais pas tant en réalité. J’ai un dessin très simple et j’axe surtout mon trait sur les interactions entre personnages, plutôt que sur les décors ou les voitures… Je me suis donc surtout laissée porter par mon instinct en adaptant au plus près possible les écrits de ma mère.
Il n’est jamais fait mystère du fait que le personnage de Rose c’est Gudule (d’ailleurs, en fin d’ouvrage, on découvre les photos des personnages). Je suppose que Gudule avait choisi de lui donner une identité qui n’était pas la sienne. T’es-tu posé la question de lui redonner sa vraie identité ?
Pas la sienne, mais très proche. Elle avait déjà fait ce travail d’interprétation dans ses livres, je n’ai eu qu’à m’emparer de ses personnages pour les faire miens, sans trop me poser de questions quant au degré de fidélité par rapport aux personnes réelles qui les ont inspirés. Certains sont assez proches, d’autres très romancés… Je me suis vite attachée à Rose et son caractère impétueux, ma mère comme je ne l’ai jamais connue, et ça a été un réel plaisir de lui faire vivre toutes ses histoires à travers mes cases ! Je suis même prête à rempiler sans hésiter sur une suite, elle me manque déjà !
Parle-nous de ta technique d’illustration.
J’ai tout réalisé en tradi. J’ai commencé le découpage au brouillon, un livre dans une main, un carnet et un crayon dans l’autre. J’ai ainsi recouvert trois cents pages de carnets (il m’en a fallu trois !) pour mettre en images succinctes les trois livres qui composent ma BD, travailler sur le rythme, les plans et tout ça. Cela m’a pris environ un an de travail.
Ensuite, je suis passée au propre : d’abord, crayonner les planches sur du papier machine de base, puis, à l’aide d’une table lumineuse, tout redessiner par transparence sur du papier Canson avec des feutres-pinceau pas trop souples…
Pour finir, un passage sur Photoshop pour nettoyer et appliquer des nuances de gris. Ces gris que j’ai ensuite passés en bichromie, avec un code couleur différent par livre adapté, pour donner une ambiance : bleu pour la partie du récit qui se passe en Belgique, jaune orangé pour l’arrivée au Liban et les premiers mois d’émancipation sous le soleil libanais, et rose pour la troisième partie, plus axée sur l’amour et la famille…
Quelles étaient tes lectures d’enfance et d’adolescence ?
Beaucoup de BD, tu t’en doutes ! Mais j’ai également lu quelques romans tout de même : en dehors des livres de ma mère et de mon frère, j’ai eu une grande passion pour les bouquins de Serge Brussolo, Stephen King, Philip K. Dick, Bernard Werber… Mais ma bibliothèque reste composée de 90 % de bandes dessinées dont les auteurices sont si varié·es qu’il m’est impossible d’en citer sans que cette interview devienne elle-même un roman !
Avoir une mère et un frère (Olivier Ka) qui écrivent pour la jeunesse, ça ne t’a jamais donné envie de le faire aussi ?
Pas vraiment. J’ai toujours aimé ce qui choque, l’humour grinçant, malaisant, le trash, ce qui porte un message politique fort, voire l’épouvante ou l’érotique. Des thèmes, tu en conviens, qui correspondent en général plus aux supports destinés aux adultes qu’en jeunesse. De ce côté-là, je suppose que j’ai plus pris de mon père, qui était dessinateur BD pour adultes, malgré mon dessin un peu naïf et parfois qualifié d’enfantin. Cependant, j’ai quand même écrit ou dessiné pour les jeunes : j’ai dessiné une rubrique dans Spirou magazine avec deux amies dessinatrices (Cha et Laurel) entre 2005 et 2006, j’ai aussi écrit pendant une année des textes dans un magazine écolo pour enfants (Les Missions Plancton). Je ne suis pas spécialement attirée par la littérature jeunesse mais je ne suis pas fermée non plus, tout dépend des opportunités qui se présentent à moi !
Est-ce qu’il y a d’autres romans de Gudule que tu aimerais adapter ?
Dans l’absolu, oui, déjà, la suite des aventures de Rose, dont j’ai deux opus inédits sur mon ordinateur, mais ce ne sera possible que si les ventes de La Rose et l’Olivier sont satisfaisantes pour mon éditeur… Sinon, j’ai eu des velléités sur certains de ses romans « adulte ». Je pense notamment à Lavinia, un roman de SF assez glauque, mais qui a un peu vieilli aujourd’hui malheureusement (il aurait été parfait adapté à l’écran par Caro et Jeunet dans les années 90 ;)).
D’autres projets ?
Je réfléchis à l’adaptation en bouquin d’une BD que j’ai publiée sur mon blog ces 9 derniers mois, en épisodes, et qui a soulevé les passions, qui raconte l’ouverture de mon couple et notre exploration du polyamour. J’ai d’autres idées derrière la tête sinon, mais c’est encore bien trop frais pour pouvoir en parler en public !
Bibliographie sélective :
- La Rose et l’Olivier, scénario et dessins d’après des romans de Gudule, Delcourt/Encrages (2025), voir ci-dessus.
- Sous les bouclettes, scénario et dessins d’après des textes de Gudule, Delcourt/Encrages (2018), que nous avons chroniqué ici.
- Dans ma tête, scénario et dessin, Éditions du nombril (2013).
- L’ange ordinaire, dessins d’après un scénario d’Olivier Ka, Éditions du Cycliste (2006).
- Romain, scénario et dessin, L’Association (2003).

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.





