Au programme de l’hebdo de cette semaine : deux albums, une BD, un essai et une invitée, Julie Delporte.
En bref
Léontine est une chienne aux grandes oreilles – une bassette. Tous les soirs, elle vient se lover dans le lit de Sam. Elle utilise alors ses oreilles toutes douces pour réchauffer les pieds de sa compagne humaine. Le jour où Sam part dormir chez un ami, Léontine s’affole : que va-t-elle bien pouvoir faire de ses oreilles ? Heureusement, ce n’est que pour une nuit. Bientôt, elles seront réunies à nouveau.
Mon avis Quelle douceur que Grandes oreilles ! J’ai été touché bien plus que je ne m’y attendais. Pour moi qui aime beaucoup les basset·tes, c’est le livre idéal. L’histoire est toute simple, mais elle est racontée avec une tendresse qui réchauffe le cœur. Certain·es d’entre vous connaissent peut-être déjà Julie Delporte pour sa bande dessinée Corps vivante (un bijou) ; ici, on retrouve toute la poésie brute de son dessin et de ses mots. On n’est pas obligé·e de lire de grands messages derrière le récit Sam et Léontine : personnellement, j’ai aimé me plonger dans la bulle de chaleur qu’offre l’album. Je trouve que c’est une des forces de Grandes oreilles : sa lecture nous offre un instant de répit dans la course du monde – et cela n’empêche pas d’en faire une interprétation plus poussée si on le souhaite.
En bref
En plein cœur de la forêt vit une famille d’ourson·nes. Il y a les parents, Papours et Mamourse, ainsi que quatre ourson·nes prénommé·es Framboise, Cassis, Myrtille et Groseille. Un matin, iels sont réveillé·es par le chant des oiseaux et se précipitent à l’extérieur de la maison pour découvrir les premiers signes du printemps. Des fleurs qui commencent à pointer le bout de leurs pétales, le tapis vert de l’herbe qui s’étend sous leurs pieds. Un arbre à l’écart attire leur regard – il est nu, à l’exception d’un petit bourgeon. Intrigué·es, iels se demandent quel fruit délicieux pourra bien pousser là. Les jours suivants, l’adelphie s’amuse, joue à cache-cache, croise divers volatiles qui ont tous un avis sur l’arbre. Mais un matin, la fleur a disparu…
Mon avis Quel bonheur de retrouver cette petite famille pour une nouvelle aventure de saison ! Sur les traces des ourson·nes, nous sommes invité·es à observer les premiers signes du printemps. S’iels commencent par s’interroger et questionner celleux qu’iels croisent sur le fruit à venir, iels finissent par apprendre la patience. Chaque jour devient pour elleux l’occasion de découvrir les nouveaux changements de la forêt qui se réveille après l’hiver. On croise donc de nombreux animaux, on en apprend davantage sur leur environnement. Comme toujours, les illustrations d’Émilie Michaud sont magnifiques, tendres et pleines de détails, avec de jolies couleurs qui font penser au printemps. La Toue Petite Fleur du printemps clôt à merveille cette série d’albums consacrée aux saisons. Une ode à la patience et à la nature qui évolue jour après jour.
En bref
Elena, Elijah, Hector et Maya se réveillent complètement amnésiques sur une île déserte, perdue au milieu de l’océan. Iels découvrent un bâtiment abandonné dans lequel se trouve un étrange automate qui leur délivre un message avec une mission à accomplir. S’iels échouent, l’un⸳e d’elleux disparaitra. Dans un premier temps, les adolescent⸳es ne prennent pas la menace au sérieux, mais iels comprennent que ce n’est pas un jeu lorsqu’Elena se volatilise.
Mon avis Quelle chouette lecture ! J’ai beaucoup aimé faire la rencontre de Lina, une jeune fille courageuse et particulièrement maline. La suivre tout au long de cette histoire est un vrai plaisir et, une chose est sûre, à ses côtés, on ne risque pas de s’ennuyer ! J’ai adoré découvrir ses deux univers. J’ai trouvé cela très original : rares sont les personnages qui vivent à deux époques différentes presque simultanément. Cela rend le quotidien de Lina vraiment surprenant et soulève de nombreux questionnements sur les voyages temporels, ce que l’on peut dire ou faire d’une époque à l’autre. Par ailleurs, la jeune fille est également confrontée à des dangers dont elle doit à tout prix se protéger. Cette intrigue captivante est accompagnée de chouettes illustrations. Les planches sont colorées et nous immergent d’autant plus dans le récit.
En bref
Richard Monvoisin travaille à la fac, il enseigne à ses élèves l’esprit critique. Pour ce faire, il mène des enquêtes sur des sujets qui donnent parfois envie de sourire, mais auxquels plusieurs personnes croient (les crapauds explosent quand on les fait fumer, des colliers d’ambre évitent les douleurs dentaires aux bébés…). Il explique ensuite aux étudiant·es comment mener ce genre d’enquête, afin de démêler le vrai du faux.
Mon avis Les fake news n’ont jamais été aussi présentes dans nos vies (il y a encore quelques jours Le Canard enchaîné qualifiait Donald Trump de premier importateur mondial de fake news), autant dire que l’essai Peut-on déjouer les fake news ? de Richard Monvoisin est d’utilité publique. Après être revenu sur ce terme de « fake news », avoir donné ses limites, expliqué comme elles naissent et se propagent, il donne des clefs aux adolescent·es pour ne plus se faire avoir avec les fausses informations (et ne plus propager). Éloge du doute, ce petit essai à destination des adolescent·es dès 15 ans est facile à lire, passionnant (comme la plupart des ouvrages sorti dans la collection ALT) et intéressera même les adultes. La partie sur le fait que nous avons besoin de croire quand nous ne savons pas expliquer m’a par exemple passionné. Plusieurs livres sont sortis ces derniers temps sur les fake news, on en a d’ailleurs chroniqué plusieurs, mais celui-ci est particulièrement bien fait, vite lu et vraiment adapté aux ados.
L’invitée de la semaine
Cette semaine, on a eu la chance de poser nos questions à Julie Delporte, l’autrice et illustratrice de Grandes oreilles (sorti le 7 mars dernier chez La Pastèque – voir la chronique ci-dessus).
Pouvez-vous nous dire comment est né Grandes oreilles ?
L’histoire est née de mon amour pour les bassets. Je trouve ces chiens très drôles à dessiner. J’ai été l’amie d’un basset qui s’appelait Capitaine. Il était adorable et gourmand ; une fois à Noël il a volé tous nos biscuits au matcha.
J’ai écrit l’histoire en pensant à la peur de l’abandon qui m’habite encore parfois dans ma vie d’adulte. Le texte peut être abordé sous l’angle de la théorie de l’attachement qui, en psychologie, avance qu’un enfant, pour acquérir son autonomie, doit pouvoir se détacher de ses parents (ou des adultes qui sont ses référants) afin d’explorer le monde, tout en ayant le sentiment d’être en sécurité et de pouvoir revenir parmi eux. Dans Grandes Oreilles, l’enfant (Sam) fait ses premiers pas dans l’indépendance avec l’aide de la relation sécurisante que lui offre sa chienne basset Léontine. J’ai choisi de raconter l’histoire du point de vue de l’animal, afin d’offrir une autre perspective à cette théorie. Léontine est celle qui pourvoit au besoin affectif de l’enfant (elle prend la place de l’adulte référant). Depuis toujours, Sam a les pieds trop froids pour s’endormir, alors Léontine les lui tient au chaud avec ses longues oreilles. Quand Sam quitte la maison pour aller dormir chez son cousin, la narration rend compte des émotions de Léontine, qui cherche sans succès à réchauffer d’autres pieds : ceux des mamans et même ceux du fauteuil. Qui est concerné par le sentiment d’abandon: seulement l’enfant ou parfois son parent aussi ? Léontine me fait penser à ma propre maman. Quand j’ai quitté la maison, j’étais la dernière de la fratrie, et elle s’est mise à avoir des douleurs au pied et des difficultés à marcher. Je me dis que peut-être, comme Léontine, elle ne savait plus quoi faire de ses oreilles, maintenant que j’étais partie. La prise d’indépendance est un défi pour l’adulte comme pour l’enfant.
Parlez-nous de votre parcours.
Je suis autodidacte, en tout cas en matière de dessin. J’ai étudié en littérature, en journalisme et en cinéma. Je suis juste passionnée de toutes les formes d’art, et on retrouve beaucoup de références au cinéma dans mon travail pour adulte. Pendant longtemps, j’ai animé une émission de radio universitaire sur la bande dessinée. Un jour, je devais avoir environ 25 ans, je me suis inscrite à des ateliers du soir pour essayer d’en faire, c’était vraiment juste pour voir! Mais après cela je n’ai plus jamais arrêté. J’avais découvert le langage idéal pour m’exprimer.
J’ai beaucoup aimé votre livre Corps vivante, paru en 2022 aux éditions Pow Pow. C’est un ouvrage différent de Grandes oreilles, mais personnellement j’y vois une vraie continuité. Comment relieriez-vous les deux ?
Ils sont tous les deux réalisés analogiquement, aux crayons de couleur. Sinon, on doit pouvoir y retrouver ma volonté de prendre soin de mes lecteur·rices. J’aimerais apporter, quelle que soit la difficulté du sujet, de la douceur pour les grands comme pour les petits. On pourrait aussi relier les ouvrages par leur dimension psychologique: la connaissance et la découverte de soi y sont importantes. On continue d’apprendre à grandir quand on est un·e adulte.
Grandes oreilles est votre deuxième incursion en littérature jeunesse. Qu’y a-t-il de différent, dans le processus de création, quand vous vous adressez à un public d’enfants ?
Mes éditeurs chez La Pastèque m’ont demandé de remplir davantage les pages, de laisser moins de blanc dans celles-ci. Pour moi, c’était un défi de réaliser des pleines pages aux décors détaillés ! Dans l’ensemble, je trouve les exigences de l’édition pour enfants plus complexes, alors qu’en édition adulte, je suis complètement libre de faire ce que je veux. Mais j’avais vraiment envie d’écrire pour les enfants, d’aborder des sujets plus simples et plus légers.
De manière générale, quelles techniques d’illustrations utilisez-vous ?
Grandes Oreilles est réalisé entièrement aux crayons de couleur, j’en possède de plusieurs marques différentes. Je n’utilise l’ordinateur que pour nettoyer les pages et faire quelques modifications.
Récemment, après six livres réalisés avec les crayons, j’ai éprouvé le besoin de nouveauté, et je me suis mise à expérimenter le dessin avec des feutres à alcool. J’espère pouvoir réaliser de futurs livres avec car je les aime beaucoup.
Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Je lisais beaucoup de choses différentes et je lisais absolument tout le temps. J’aimais Tintin et Calvin & Hobbes (j’ai appris l’anglais en lisant cette série). Je lisais aussi des romans destinés à la jeunesse. Parmi eux, je me souviens du Jour des Baleines de Michael Morpurgo, qui était complètement captivant pour l’enfant que j’étais : deux enfants sur une petite île anglaise côtoient la nature dans toute sa splendeur. Toutes les histoires avec des animaux me passionnaient. Je vivais dans un village sans bibliothèque, mais mes parents m’encourageaient dans mon goût de la lecture en m’achetant des ouvrages conseillés par les libraires de la ville la plus proche. Plus petite, nous n’avions pas beaucoup d’albums jeunesse à la maison, mais je sais que j’avais une passion pour le lapin Miffy dont je ne possédais qu’un seul volume.
Y a-t-il des auteur·rices et/ou illustrateur·rices dont le travail vous touche particulièrement ?
En jeunesse, je suis fan des aventures des Moomins de Tove Jansson. Je raconte ma passion pour ces personnages et cette autrice finlandaise dans mon livre Moi aussi je voulais l’emporter.
Pendant que j’ai dessiné Grandes Oreilles, j’ai beaucoup lu et regardé les livres de Béatrice Alemagna. Pour l’histoire, j’ai tenté de m’inspirer de la simplicité de grands classiques comme Hulul et Porculus d’Arnold Lobel, même si ça n’a pas grand-chose à voir. Ce sont mes livres pour enfants préférés. Sinon, je viens de terminer un livre extraordinaire : Trois petites lumières de Maria Ramos. J’aime énormément Joanna Hellgren, Anouk Ricard, Sophie Guerrive, Camille Jourdy… Je ne peux pas tous·tes les citer tellement il y a d’illustrateur·rices que j’aime.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je n’ai pas vraiment recommencé de projet de livre depuis la sortie de Grandes Oreilles. Je suis de plus en plus lente dans la création ! J’ai besoin d’espaces de jachère pour que les idées naissent. Mais j’ai récemment adopté une chienne aux longues oreilles, Snoop, qui est en formation pour devenir ma chienne d’assistance pour l’anxiété. Elle prend beaucoup d’espace dans ma vie, alors ça va être compliqué de ne pas parler de notre relation dans un futur projet !
Bibliographie sélective :
- Grandes oreilles, album, texte et illustrations, La Pastèque (2025), voir ci-dessus.
- Corps vivante, BD, texte et illustrations, Pow Pow (2023).
- Décroissance sexuelle, recueil poétique hybride, L’Oie de Cravan (2021).
- Journal, BD, texte et illustrations, Pow Pow (2020, première parution chez L’Agrume en 2014).
- Moi aussi je voulais l’emporter, BD, texte et illustrations, Pow Pow (2018).
- Je vois des antennes partout, BD, texte et illustrations, Pow Pow (2016).
- Je suis un raton laveur, album, texte et illustrations, La courte échelle (2013).

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.





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