Au programme de l’hebdo de cette semaine : deux albums, une BD, un roman et une invitée, Coline Pierré.
En bref
Sya habite au milieu des dunes et attend impatiemment chaque visite de la libraire du désert. Seulement, cette fois, celle-ci tarde à arriver. Inquiète, la jeune fille se lance à sa recherche, guidée par une mystérieuse chouette aux yeux dorés.
Mon avis Il y a des ouvrages qui vous happent dès la première page. Ce fut le cas pour moi avec cet album. À vrai dire, j’étais déjà tombée sous le charme de la couverture et j’ai été ravie de découvrir que l’intérieur était tout aussi magnifique. À travers des illustrations envoûtantes aux couleurs vives, nous suivons l’histoire d’une jeune fille passionnée par les livres qui représentent ses seules sources de découvertes sur le monde. Elle lit pour s’évader, apprendre et ressentir. Mais quand les livres n’arrivent plus, ne lui laissant que sa solitude, Sya n’hésite pas à partir à l’aventure, pour de vrai. La Petite Conteuse est une très jolie fable sur l’amour de la lecture et du papier, mais aussi sur l’empathie, l’amitié et le courage, qui vous emmèneront aux confins du monde.
En bref
Un soir d’hiver, à leur fenêtre, deux enfants observent la nuit tomber. Craignant de la voir s’installer dans leur chambre, iels lui conjurent de s’en aller. Mais elle tente au contraire de les attendrir. Parviendra-t-elle à se faire accepter ?
Mon avis Longtemps abordé sous le spectre de la menace et de la peur, le thème de la nuit – leitmotiv en littérature jeunesse –, est ici traité sous un angle positif. La nuit personnifiée est, en effet, vue comme douce et patiente, accueillante et réconfortante. La palette de bleu et de violet, agrémentée de touches de rose et d’orange, choisie par l’illustratrice, confirme cette impression et met en valeur la prose poétique de l’autrice. Un album pour accueillir sans crainte la nuit et enfin se laisser bercer en toute quiétude dans les bras de Morphée.
En bref
Le soleil est à peine levé et déjà un chat noir ouvre les yeux tandis que son compère blanc poursuit sa nuit. Le félin noir décide qu’il est temps pour tout le monde de se lever et s’empresse d’embêter sa jeune maîtresse à base de « miaou ! » sonores et de ronronnements bien vibrants. Alors que la maison s’anime, le chat blanc s’étire, la fillette nourrit ses deux amis à quatre pattes avant de prendre son petit déjeuner et de faire sa toilette. Puis c’est le départ à l’école. La journée suit son cours : d’un côté l’enfant dans sa salle de classe ou en récréation, de l’autre les deux chats dans l’appartement. Et à la fin de la journée, tout le monde se retrouve à la maison ; c’est le temps des câlins, des jeux puis du coucher.
Mon avis
Miaou ! est une bande dessinée sans texte imaginée par l’artiste portugaise Joana Estrela en lien avec des sociologues qui travaillent sur le rapport entre les enfants et leurs animaux de compagnie. Les jeunes lecteur·rices sont invité·es à participer à l’élaboration de l’histoire en nommant les chats au tout début du livre. On découvre donc une journée dans la vie d’une fillette et de ses deux chats.
Chaque étape du quotidien y est représentée, qu’il s’agisse de la douche ou du lavage de dent de l’humaine, mais aussi de la manière donc elle s’occupe, avec autonomie, de ses boules de poils. Cela peut sembler déjà-vu, mais je pense que qui a vécu avec un ou plusieurs chat·tes ne pourra qu’être profondément amusé·e et attendri·e par l’exactitude avec laquelle l’artiste représente les comportements des deux animaux. Florilège : le chat qui marche sans vergogne sur son humaine de bon matin, les deux félins échangeant leur gamelle en cours de repas, l’un qui lèche l’eau stagnante au fond de la douche, l’autre sentant l’intérieur du sac à dos, le câlin du soir qui se transforme en séance de bagarre, les yeux qui s’arrondissent d’excitation… Et j’en passe ! Intégralement illustré en noir, blanc et bleu dans un style très graphique fait d’aplats de couleurs et de pointillés, l’album rappelle certaines œuvres du Pop Art (je pense à Roy Lichtenstein, les couleurs vives en moins). Mon coup de cœur est sûrement biaisé par mon amour des chat·tes, mais je sais que nous sommes nombreux·ses à le partager, adultes comme enfants !
En bref
Elle s’appelle Léonora, mais préfère qu’on l’appelle Léo. Plus court. Plus neutre. Pas facile d’être une fille dans un monde sexiste. Dans un monde où les garçons se croient tout permis, notamment de faire des réflexions aux filles qui ne font que passer. Le fait qu’appartenir à un genre plutôt qu’un autre nous empêche de marcher sereinement dans la rue la révolte. Léo a du mal à faire des choix (surtout en ce qui concerne son avenir) et à trouver les bons mots, au bon moment. Mais ce qu’elle aime, c’est écrire. Sa meilleure amie, Aïssa, qui est tout le contraire d’elle, la rassure. Avec elle, elle se sent bien. Un jour, alors qu’elle la cherche, Léo entend des bruits dans un escalier du lycée. Des bruits étouffés, des cris qu’on empêche. Elle sait ce qu’il est en train de se passer. À 16 ans, on n’ignore plus ce que sont les agressions sexuelles. Pourtant, Léo décide de s’enfuir, plutôt que d’intervenir.
Mon avis C’est un texte très fort que signe Coline Pierré. Un roman en vers libres dans lequel elle aborde les violences sexuelles, mais aussi l’entraide, la sororité, la révolte. Avec une magnifique plume, elle dépeint parfaitement notre société où les adultes sont souvent défaillant·es face aux cas de violences sexuelles et préfèrent minimiser les drames pour ne pas faire de vagues, accuser les victimes plutôt que les agresseurs. Sans caricature, elle montre les manquements de l’Éducation nationale : présence limitée des infirmières scolaires, cours d’éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité — pourtant obligatoires — qui ne sont jamais assurés, les signalements qui ne sont pas faits comme ils devraient l’être… En arrière-plan, elle aborde bien des sujets (société patriarcale, réchauffement climatique, genre, homophobie, impunité…), mais il s’agit surtout d’un roman sur la parole. Sur le fait d’oser parler, sur celleux qui parlent et qu’on n’entend pas, sur le pouvoir du silence. Pour ce texte extrêmement fort et puissant, Coline Pierré joue avec la mise en page, les espacements expriment autant que les mots. Il m’est toujours difficile de parler d’un livre qui m’a vraiment touché, j’espère tout de même vous avoir donné envie de lire ce très beau roman qui sonne (hélas) tout à fait juste.
L’invitée de la semaine
Cette semaine, on a proposé à Coline Pierré de répondre à trois questions à propos de son roman, Le silence est à nous.
Comment est né votre roman, Le silence est à nous ?
Le roman est né de la rencontre entre plusieurs envies. Déjà, je voulais parler du silence, qui m’intéresse beaucoup, et je nourrissais depuis des années cette idée de grève de la parole. De l’autre côté, j’avais l’envie d’un livre plus directement féministe et combatif. Alors, petit à petit, est née l’idée d’une grève de la parole comme geste de protestation, comme une manière de retourner le stigmate, prendre le silence comme on prend la parole. Je trouve qu’on a un rapport particulièrement ambigu à tout ça : tantôt on intime au silence, tantôt on encourage à parler, mais souvent sans écouter pour autant. J’avais envie de parler de ça. Et je voulais dire aussi à celles et ceux pour qui il est compliqué de parler qu’on peut trouver d’autres moyens de se faire entendre.
Pourquoi en vers libres ?
Je venais d’écrire un recueil de poèmes (Une grammaire amoureuse), j’avais lu beaucoup de romans en vers libres ces dernières années, et je nourrissais très fort l’envie de mêler la fiction à la poésie, de voir ce que la rencontre de ces deux univers peut créer, ce qui se passe, ce qu’on ressent. Ça s’est imposé assez vite pour ce livre-ci, parce que le vers libre laisse beaucoup de place au silence justement, aux hésitations, aux soupirs, aux mots qu’on retient. Le vers libre permet de faire exister visuellement toute la texture du langage, du bruit et du silence.
C’est difficile d’écrire en vers libres ?
Je ne sais pas si c’est difficile, mais c’est différent. Dans la prose (si on le veut en tout cas), il y a beaucoup de « gras », quelque chose dans la phrase qui coule, glisse, qui suit des circonvolutions. C’est assez voluptueux. Et puis narrativement aussi, il y a du gras, avec les descriptions, les moments de liaison… Ça permet d’alterner le rythme, de se reposer un peu. Le vers libre est beaucoup plus brut, on arrive tout le temps très vite au cœur de ce qu’on veut raconter, c’est plus nerveux. Du coup, c’est à la fois très libérateur et léger de pouvoir écrire en fragments, en décrivant très peu, en se concentrant sur l’essentiel, mais c’est aussi très intense, parce que tout compte tout le temps. En revanche, il y a un rythme très agréable, un balancier assez régulier. On finit par penser en vers.
Bibliographie (jeunesse) sélective :
- Le silence est à nous, roman, Flammarion (2025), voir chronique ci-dessus.
- Le Voyage du petit nuage, album illustré par Charlotte Des Ligneris, Gründ (2024).
- En couple, roman, Talents Hauts (2023).
- Introverti·e·s, roman illustré par Loïc Froissart, Le Rouergue (2021), que nous avons chroniqué ici.
- Romy et Julius, roman co-écrit avec Marine Carteron, Le Rouergue (2020), que nous avons chroniqué ici.
- L’Invention du dimanche, roman illustré par Estelle Billon-Spagnol, Poulpe Fictions (2020), que nous avons chroniqué ici.
- La Vie en vert fluo, album illustré par Gilles Freluche, Mango (2020), que nous avons chroniqué ici.
- Je peux te manger ?, album illustré par Maéva Tur, La plage (2019), que nous avons chroniqué ici.
- Les Nouvelles vies de Flora et Max, roman coécrit avec Martin Page, l’école des loisirs (2018), que nous avons chroniqué ici.
- Le Jour où les ogres ont cessé de manger des enfants, album illustré par Loïc Froissart, Rouergue (2018), que nous avons chroniqué ici.
- Ma fugue chez moi, roman, Le Rouergue (2016), que nous avons chroniqué ici.
Le site de Coline Pierré : http://www.colinepierre.fr.

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.




