Au programme de l’hebdo de cette semaine : trois albums, un roman et une invitée, Pauline Bilisari.
En bref
Un petit personnage cherche son histoire au gré de ses flâneries dans la ville. Est-elle à la bibliothèque, dans la rue, au musée, ou bien au kiosque à journaux, ou encore au jardin ? Finalement, n’est-il pas en train de la vivre et nous, lecteur·trices, de la lire ?
Mon avis Après BzzzBzzz, paru chez Versant Sud en 2024, qui mettait en scène une petite abeille taquine à travers une ville italienne – sous la forme d’un cherche et trouve –, c’est un nouveau petit personnage que les lecteur·trices se plaisent à suivre au sein de ses promenades existentielles. En effet, le héros, tout en se baladant, se demande où trouver son histoire. Sa quête le mènera à comprendre, dans une habile mise en abîme, que ce qu’il vit est son histoire. Par là même, les lecteur·trices se questionnent sur leur propre rôle. L’histoire ne vit-elle pas grâce à elleux ? Et n’y aura-t-il pas ainsi autant de lectures qu’il y aura de lecteur·trices ? Enfin, à travers un album foisonnant de couleurs et de détails (on notera la présence récurrente d’un éléphant, d’une souris et d’un toucan, riches en symboles) où chaque page raconte une histoire, c’est à une véritable quête existentielle que nous sommes invité·es, et à laquelle s’ajoute une belle déclaration d’amour à la lecture. Quel tour de force !
En bref
Au milieu de ses cartons, dans sa toute nouvelle maison, Léon décide d’écrire plusieurs lettres qu’il s’empresse d’aller poster. Des facteur·rices partent alors aux quatre coins du monde (et de la galaxie) pour apporter ces courriers aux concerné·es. Du palais royal, au grand igloo, de la maison hantée à l’aéronef, jusqu’à la demeure du maharadja, chacun·e reçoit la missive qui lui a été adressée. Mais que disent-elles, ces lettres ?
Mon avis Le travail de Magali Attiogbé nous permet toujours de voyager. Il y a eu, chez Amaterra également, ses magnifiques imagiers accordéons du Maghreb, d’Amérique latine (chroniqué ici), des pays nordiques, et j’en passe. Mais aussi, chez Didier jeunesse, ses livres sonores sur les comptines russes, chinoises et bien d’autres. Dans La Lettre de Léon, avec un seul album, l’illustratrice nous permet de faire un tour du monde et surtout des imaginaires en à peine 30 pages. À la suite des facteur·rices, nous voyageons d’une maison à une autre et découvrons des univers tous plus romanesques les uns que les autres : un domaine fait de cabanes dans les arbres, des terriers souterrains reliés par des galeries, une maison-bateau ou encore une colonie extraterrestre. Chaque double page invite les lecteur·rices à, d’une part, retrouver la lettre et son ou sa destinataire, mais également à chercher (et trouver) des animaux, des objets ou des personnages. Chaque nouvelle page permet donc de plonger en détail dans ces drôles d’habitations et d’y découvrir des saynètes pleines de vie et de fantaisie. Le style de Magali Attiogbé repose sur un dessin très expressif en deux dimensions et des aplats de couleurs assez vives. On retrouve cet orange foncé présent sur la couverture dans toutes les doubles pages, un moyen pour l’autrice d’assurer une continuité graphique sur tout l’album. À la fin, tous les personnages se retrouvent chez Léon, dans sa nouvelle maison au bord de la mer. Chacune des lettres contenait en effet une invitation à venir célébrer son emménagement. À noter enfin, La Lettre de Léon est une réédition d’un album déjà paru en 2016 dans un autre format, avec des flaps, sous le titre La Lettre.
En bref
Dans une forêt vit une petite lapine rousse prénommée Fanny. Avec sa sœur Lily, elle adore cuisiner des soupe, chaque jour une nouvelle. Aujourd’hui c’est « Soupe aux légumes bien chaude ». Mais alors que le restaurant vient d’ouvrir et que tout le monde est déjà attablé, Juliette la perroquette vient annoncer que le vieil Henri s’est effondré dans la forêt. Les deux sœurs installent en vitesse la marmite de soupe sur une charrette et les voilà parties.
Mon avis Quel bonheur de retrouver La Soupe magique (publié il a quelques années chez Autrement, chroniqué ici) dans une nouvelle traduction réalisée par Cambourakis ! Cet album est plein de douceur et de poésie, tant dans les illustrations que dans l’histoire. Véritable ode au partage et à l’entraide, cette histoire rappelle aussi que partager une bonne soupe peut être un réel plaisir (la recette de la soupe nous est même livrée). Publié au Japon il y a presque 20 ans, l’album n’a pas pris une ride, la marque des livres intemporels qu’on lit et relit, génération après génération.
En bref
Céleste est en terminale et doit penser à son avenir. Mais pour la jeune femme asphyxiée par l’angoisse, cela est impossible. Côme, lui, vit une situation familiale complexe et, malgré sa douleur et sa peur, parvient à garder le sourire en toutes circonstances. Lorsque les deux adolescent⸳es se rencontrent, Céleste repousse le jeune homme sans ménagement. Pourtant, Côme ne se décourage pas et est bien déterminé à percer les défenses de l’adolescente. Peut-être est-ce la clef pour se sauver tous les deux ?
Mon avis Les romans en vers libres ont cette intensité, cette poésie, que les autres n’ont pas. Ils ont ce petit quelque chose qui rend tout plus fort, plus vibrant, plus saisissant. Les Astres brilleront toujours ne fait pas exception. À travers une plume tout en sensibilité et en douceur, Pauline Bilisari nous parle de l’histoire de deux adolescent⸳es malmené⸳es par la vie. Deux jeunes gens qui, malgré tous leurs efforts, peinent à garder la tête hors de l’eau. Chez Céleste, cela se manifeste par des crises puissantes, violentes, une colère inaltérable. Côme, lui, a une volonté farouche d’aider les autres pour panser ses propres peines. C’est un roman plein de douleur que l’autrice nous offre et, pourtant, chaque page est plus belle que la précédente. Les émotions des personnages nous percutent de plein fouet, nous brisent le cœur pour mieux le réparer, éclatent en mille morceaux de tristesse et de joie. Impossible de rester insensible face à ce magnifique récit qui bouleverse et rappelle que, si la vie n’est pas parfaite, si elle est parfois semée d’embûches, il est possible de trouver le bonheur, petit pas par petit pas.
L’invitée de la semaine
Cette semaine, on a posé des questions à Pauline Bilisari, l’autrice du roman Les astres brilleront toujours sorti il y a quelques semaines aux éditions Slalom (voir la chronique ci-dessus).
Comment est né ton roman Les Astres brilleront toujours ?
On était début 2019, je venais d’avoir 18 ans, de terminer mon tout premier roman, et j’avais envie de me plonger dans un nouveau texte, un nouvel univers. Les premières lignes de ce livre, qui sont toujours les mêmes aujourd’hui, ont été écrites en attendant mon vol retour à l’aéroport de New York, une ville particulièrement chère à mon cœur.
L’idée de Céleste et Côme était née quelques semaines plus tôt et là, ces quelques lignes à propos des mots, leur beauté et leur violence aussi, parfois, ont jailli sans réfléchir.
Il y a eu de nombreux tâtonnements, essais et erreurs avec ce texte, plusieurs années de pause, avant de le reprendre et d’en faire ce qu’il est aujourd’hui, mais je crois qu’il est né de toutes ces choses que l’on tait et qui nous rongent de l’intérieur jusqu’au jour où l’on ose enfin les poser.
Pourquoi écrire un roman en vers libres ?
Parce que la poésie. Parce qu’elle est apparue un jour dans ma vie et que je n’ai plus été capable de la laisser de côté. J’ignorais qu’il était possible d’écrire un texte ainsi, puis j’ai lu Les Nuits bleues d’Anne-Fleur Multon en 2022 et je me suis dit que, moi aussi, j’avais envie de mêler les genres. Ça aura mis du temps, les premiers chapitres des Astres brilleront toujours était initialement en prose, plus classiquement, mais quand j’ai repris l’écriture à l’été 2023, c’était une évidence de l’écrire ainsi. Pour la spontanéité, son côté incisif et l’accès direct aux émotions que le vers libre offrait. Je crois que, parfois, j’écris de la poésie comme je respire, alors c’était finalement une évidence.
Tu as choisi de parler de sujets difficiles dans ce roman, tels que les violences intra-familiales, l’anxiété et la dépression. Était-ce important pour toi d’évoquer ces thématiques, et si oui pourquoi ?
C’est toujours important pour moi d’évoquer des sujets forts et, d’une certaine manière, un peu tus. Je ne connais pas les violences intra-familiales, j’ai dû faire quelques recherches sur le sujet pour tenter d’être la plus juste possible. En revanche, j’ai connu la dépression et je connais encore l’anxiété et je crois qu’elles seront toujours des thématiques, de même que la santé mentale de façon plus générale, qu’il me tiendra à cœur d’aborder. J’ai grandi en ne trouvant aucun modèle proche de moi pour m’aider à comprendre ce que je ressentais, le légitimer et lui offrir un terrain d’écoute et de compréhension. J’aimerais que ce texte soit une main tendue pour les adolescent·es, les jeunes adultes et tous ceux qui connaissent ces moments de détresse, bien trop souvent dans le silence.
La musique prend aussi une place importante dans ce récit. Est-elle importante dans ta vie aussi ?
Je voue moi-même, comme Céleste, comme Côme, un grand amour aux compositions de Ludovico Einaudi, ainsi qu’au piano et à la musique plus globalement. Elle fait partie de ces arts qui nous aident à expier une partie de la douleur qu’on porte en soi sans parvenir à trouver de mots. Je crois que j’avais besoin que mes personnages partagent cet amour également, et que la musique soit un espace de réunion dans lequel ils n’ont pas besoin de parler s’ils n’y parviennent ou ne le souhaitent pas.
Quelle est la première histoire que tu as écrite ?
La première histoire que j’ai écrite était une fanfiction sur ma série télé préférée, j’avais 13 ans. Mais le premier vrai roman que j’ai écrit et publié (en auto-édition) s’appelle Perfect. C’est un roman Young Adult dans lequel on parle à nouveau de santé mentale et des difficultés liées à celle-ci (même si les mots ne sont pas véritablement posés, car je n’avais que 16 ans lorsque je l’ai écrit et que je ne les connaissais pas encore moi-même), d’amour et de passage à l’âge adulte.
Où trouves-tu ton inspiration ?
Dans tout et rien à la fois, dans la vie, mon vécu, les expériences que je fais, les personnes que je rencontre. Je crois qu’absolument tout est motif à l’inspiration.
Que lisais-tu quand tu étais enfant et adolescente ?
Anne Robillard et tous ses livres, majoritairement ! C’est elle qui m’a passionnée de lecture et donné envie d’écrire, deux passions qui ne m’ont plus lâchée depuis. Puis je suis tombée amoureuse du contemporain en Young Adult, et ça non plus, je ne l’ai plus lâché depuis !
Et que lis-tu en ce moment ? Un coup de cœur à nous partager ?
Je lis de tout ! Adulte, Young Adult, poésie, non-fiction, imaginaire… j’ai des goûts très éclectiques. Mais mon dernier coup de cœur, c’est Somewhere in the Sunset d’Estelle Maskame, une romance New Adult parue chez PKJ il y a peu.
As-tu d’autres projets en cours ? Peux-tu nous en dire quelques mots ?
Toujours ! Pour le moment, je suis sur le travail éditorial de mon prochain projet poésie à paraître chez Robert Laffont fin 2025. On parle émotions, rupture amicale, solitude et cicatrisation des plaies.
Et après, j’aimerais également écrire un prochain roman, en vers à nouveau, mais je me laisse le temps dont j’ai besoin pour le moment.
Bibliographie
- Les Astres brilleront toujours, roman, Slalom (2025), que nous avons chroniqué ci-dessus.
- Danser sous la pluie, recueil de poèmes, Robert Laffont (2024).
- Ma maison en fleurs, recueil de poèmes, Robert Laffont (2023, puis en poche en 2025).
- Ça ira, recueil de poèmes, autoédition (2021).
- Et demain, le soleil reviendra, recueil de poèmes, Frison-Roche Belles-Lettres (2021).
- Perfect, roman, autoédition (2020).

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.




