Au programme de l’hebdo de cette semaine : un album, trois romans et une invitée, Céline Gourjault.
En bref
Chez Sissi, ça file droit : le matin, on regarde le soleil se coucher, puis on part travailler. C’est pareil le soir : après le coucher de soleil, tout le monde part dormir. Sissi se comporte comme les autres et suit le mouvement, mais quand la nuit vient, elle pense à son secret. Parce que Sissi veut partir. Sissi veut franchir le mur et voir ce qu’il y a au-delà. À quoi ressemble la vie derrière les fortifications ?
Mon avis Sissi est un album plein de contrastes : entre les dessins en couleurs et ceux en noir, entre le monde extérieur et le monde clos de la communauté de Sissi, et finalement entre le travail et la liberté. J’ai beaucoup aimé le trait de l’autrice, qui rend très bien les différentes ambiances. Et comment ne pas fondre devant le personnage de Sissi, avec son foulard à pois verts ? Cet album marie un message politique d’émancipation (et d’ouverture) à une histoire touchante – un mariage qui a parfaitement fonctionné sur moi !
En bref
Blythe voue une profonde hostilité à Briggs depuis que ce dernier l’a humiliée devant ses ami⸳es quelques années auparavant. Si elle s’efforce de l’ignorer depuis, elle se retrouve bientôt obligée de passer l’été en sa compagnie. Mais les deux jeunes gens décident de laisser leurs différends de côté pour s’entraider, car Blythe, passionnée d’abeilles, a besoin de trouver des investisseur⸳euses pour ses ruches et Briggs, ruiné, doit faire un mariage avantageux pour ne pas perdre la demeure familiale. Mais aucun des deux ne s’attend à ce que les sentiments s’en mêlent.
Mon avis À la croisée entre Orgueil et Préjugés et La Chronique des Bridgerton, Romance à l’anglaise est un texte aussi léger qu’amusant. Prenant place dans la société anglaise du début du XIXe siècle, bals et réunions mondaines sont à l’honneur. Les amoureux⸳ses des belles robes et des grandes déclarations ne pourront qu’être séduit⸳es ! J’ai passé un excellent moment aux côtés de Blythe et Briggs, deux personnages extrêmement attachants qui ne vont pas sans nous rappeler quelques célèbres héros et héroïnes anglais⸳es. Entre liberté et émancipation des femmes, pression familiale et d’autres thématiques aussi diverses que profondes, l’autrice parvient à développer dans son roman des sujets complexes qui dépassent de loin la simple romance et qui apportent de la matière au récit. Pour autant, l’histoire d’amour est bien présente et m’a beaucoup plu, car la relation des personnages, quoique construite sur de mauvaises bases, évolue grâce à l’humour, au respect et à l’affection naissante entre ces derniers, et c’est vraiment très chouette à lire.
En bref
Gabrielle, espionne antiroyaliste, a réussi à survivre à l’émission de téléréalité qui l’a révélée et l’a menée tout droit dans les bras du roi Louis XXII, véritable bourreau qui prend un malin plaisir à torturer et abuser de jeunes femmes. Le premier tome s’achevait avec la mort du souverain, laissant cette fois Gabrielle en proie aux complices de son défunt époux et à ceux qui rêvaient de prendre le pouvoir. Si elle est de nouveau contrainte de jouer le jeu des caméras, elle n’oublie pas que tout est orchestré et que le moindre faux pas peut lui être fatal. Mais a-t-elle toujours ce qu’il faut pour se faire entendre et faire tomber ceux qui complotent encore contre elle ?
Mon avis Si Noblesse oblige, le premier volet de cette duologie (chroniqué ici) était déjà intense, on monte ici encore d’un cran et on dévore ce roman sous tension. Gabrielle, du haut de ses 18 ans, est une jeune femme forte et courageuse, elle va traverser l’enfer sans jamais cesser de s’accrocher et de se battre pour le peuple de France. Au fil des pages et des révélations, les masques tombent, la confiance s’étiole, de nouveaux complots sont dévoilés, c’est simple : on ne sait plus à qui faire confiance. L’univers est également passionnant, habile mélange entre passé historique et modernité, qui nous amène à réfléchir sur la politique, la manipulation médiatique. Liberté oblige est un second tome ponctué de trahisons, de complots, une intrigue toujours aussi rythmée, sombre et violente qui n’épargne personne.
En bref
Nina a 14 ans, elle vit seule avec son père mutique (et leur chat) dans un petit village du Loir-et-Cher. Elle est proche de son grand-père, à qui elle sait qu’elle peut tout dire, et de sa bande d’ami·es dont Mylène, sa meilleure amie qui est tout l’inverse d’elle. Nina n’a jamais voyagé et sa maison est en chantier depuis toujours (il faut dire que son père n’a pas trop le temps de finir les travaux entre le travail à l’atelier, les apéros jusqu’à pas d’heure et ses sorties à moto). Sa vie risque d’être bouleversée par un événement auquel personne ne s’attendait : une tante (dont Nina n’avait jamais entendu parler) qui vient de mourir leur lègue un héritage confortable… à la seule et unique condition d’aller jeter ses cendres dans la mine de Falun, en Suède.
Mon avis J’ai eu un coup de cœur pour Nina perd le nord, le roman de Céline Gourjault qui vient de paraître au Seuil Jeunesse (et pas uniquement parce qu’il se déroule en grande partie en Suède, dans des endroits que j’ai moi-même visités). Non seulement l’autrice nous raconte une histoire sans temps mort, jamais pesante (malgré un sujet pas si facile) et bourrée d’humour (j’ai ri à plusieurs reprises), mais elle aborde également (avec justesse) des thèmes intéressants. Il est question de deuil (finalement moins au sujet de la tante que de deux autres personnages), des relations familiales (pas toujours faciles), de l’amour… Surtout, Nina vit dans un milieu populaire (son père travaille dans une menuiserie et ne roule clairement pas sur l’or) sans que ce soit le sujet du livre (chose pas si courante !) et ça fait un bien fou de lire un roman avec des personnages qui ressemblent à beaucoup de Français·es, sans les clichés habituels. C’est un livre drôle, émouvant, bien écrit, qui aborde énormément de thèmes avec justesse… Bref, comme je vous l’ai dit, j’ai eu un coup de cœur pour ce roman !
L’invitée de la semaine
Cette semaine, notre invitée est l’autrice Céline Gourjault, dont nous avons chroniqué le roman Nina perd le nord ci-dessus.
J’aimerais savoir comment est né votre roman Nina perd le nord.
Je voulais écrire un roman pour adolescents traitant des relations parents-enfants et de la difficulté de s’émanciper et de se construire sans répondre aux attentes et aux projections, exprimées ou non, de ses parents. J’ai ensuite imaginé deux histoires parallèles, celle de Nina et celle de Suzanne, pour montrer que ces questions sont intemporelles.
La Suède est très présente dans le livre (notamment des coins que je connais et que j’ai été heureux de retrouver), c’est un voyage que vous avez fait ? Vous avez visité tous les lieux évoqués dans le livre ?
Je suis allée en Suède, mais il y a plusieurs années, bien avant l’écriture du roman, à une époque où je n’écrivais pas d’ailleurs. Je voulais que Nina et son père fassent un voyage, sortent de leur quotidien, car cet éloignement va leur permettre de libérer leur parole, de prendre du recul et de voir les choses autrement. Afin d’être plus réaliste et de décrire au mieux l’ambiance et les paysages, j’ai choisi de les faire voyager dans un pays que je connaissais. Les mines de Falun sont désormais un site touristique magnifique, mais elles ont longtemps été un lieu de souffrance pour des milliers de mineurs. Situer une partie du roman à Falun me permettait d’évoquer l’histoire de ces mineurs.
Une des choses qui m’a plu également dans ce roman, c’est que Nina grandit dans un milieu prolétaire (avec un grand-père assez antisystème), elle n’a jamais voyagé… Mais ce n’est à aucun moment le sujet du livre, c’est juste en arrière-plan. C’est assez rare (d’après moi) de voir des héro·ïnes issu·es de classes populaires sans que ça soit le sujet du livre.
C’est en arrière-plan pourtant cela a été primordial dans la construction des personnages et de l’histoire. Loïc et Nina ne sont pas des super héros, des personnages combatifs ou des meneurs. Ce sont des gens simples qui essaient tant bien que mal de vivre avec leurs difficultés. Au deuil et aux conflits familiaux s’ajoutent les problèmes financiers, la difficulté d’exprimer ses sentiments, la réticence à consulter des thérapeutes et l’éloignement de la culture ou des loisirs. Ils ont de nombreuses barrières à surmonter, dont certaines sont liées à leur classe sociale.
Je trouve que vous racontez l’histoire d’avant le changement. Je veux dire que la vie de Nina (et celle de son père) va changer après ce voyage (même si le voyage est le début du changement). Vous avez imaginé ce que vont devenir les personnages ?
Pas du tout, mais j’ai imaginé ce qu’ils ont vécu avant ! Dans mes brouillons chaque personnage, même secondaire, a une biographie très détaillée. J’avais besoin de faire ce travail pour être cohérente dans la description de leurs sentiments et de leurs réactions, mais ce qui se passe après, je n’y ai pas pensé. Pour moi, l’histoire s’arrête avec le point final. Les personnages existent le temps du roman, à chaque lecteur ou lectrice d’imaginer (ou pas) la suite. Je voulais une histoire qui se déroule sur un temps court, quelques semaines seulement. C’est pendant cette période que les personnages vont devoir saisir l’opportunité du changement tant attendu. Je voulais écrire sur la prise de conscience, pas sur le changement en lui-même.
Comment travaillez-vous sur l’écriture d’un roman, ici et en général, vous savez à l’avance comment va se terminer l’histoire ?
Je commence par chercher un thème, un sujet, puis j’imagine les personnages, les lieux, l’intrigue. J’y pense, je note des idées sur des carnets, je fais autre chose. Une fois la trame arrêtée dans mon imagination (parfois plusieurs jours après la première phase), je rédige un plan au brouillon, chapitre par chapitre et des fiches pour chaque personnage. À ce stade, je sais comment l’histoire se termine. Puis je démarre la rédaction. Chaque jour je relis ce que j’ai écrit la veille, parfois j’efface des passages, je les réécris, parfois non. Au fur et à mesure de l’écriture de nouvelles idées apparaissent et la fin initiale est modifiée ! Je cadre au départ, puis je laisse l’imagination agir.
J’ai adoré les personnages secondaires dans Nina perd le nord. Avez-vous, dans le roman, un personnage préféré, un dont vous vous sentez plus proche ?
Pas particulièrement, chacun des personnages a ses paradoxes, ses ambivalences et est le produit de son époque, de son éducation et de sa classe sociale. J’ai quand même beaucoup d’empathie pour Loïc qui doit gérer seul ses blessures d’enfance, son deuil, ses problèmes d’argent et élever seul sa fille. Il a fait une croix sur ses rêves d’adolescent et ses projets de vie en dehors de Vouzon. Il n’a pas les ressources psychologiques et financières pour s’en sortir seul, mais essaie quand même, pour sa fille. Il n’est pas dans la plainte ou la revendication, il avance, chaque jour, comme il peut.
Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Enfant, je lisais et relisais les mêmes livres : les Contes de Perrault, Les Malheurs de Sophie (« Les fruits confits » était mon chapitre préféré), Le Club des cinq aux sports d’hiver et un album que j’adorais, La Voiture baobab de Jacqueline Held, illustré par Arnaud Laval. Ce livre m’ouvrait littéralement l’esprit, je vivais une aventure extraordinaire à chaque relecture. Adolescente, je n’étais pas une grande lectrice. Au collège, je lisais très peu (hormis Picsou magazine), mais, vers 16 ans j’ai découvert des livres qui m’ont donné le goût de la lecture, Les Chemins de Katmandou de René Barjavel, La Jument verte de Marcel Aymé et surtout le théâtre de Shakespeare : Roméo et Juliette, Hamlet, Othello, Macbeth, La Mégère apprivoisée et Beaucoup de bruit pour rien. J’ai tout adoré, les personnages, les intrigues, l’humour, les drames, les passions, la folie et surtout la langue, je ne suspectais même pas qu’on puisse écrire des phrases aussi belles (et je n’ai lu que les versions traduites en français, pas celles originales en anglais !).
Comme vous êtes bibliothécaire, vous devez lire énormément de livres jeunesse, est-ce que ça nourrit votre écriture ou au contraire, complique les choses ? Des coups de cœur à nous partager ?
Je lis effectivement beaucoup de livres jeunesse depuis une vingtaine d’années. J’ai découvert la richesse de la littérature jeunesse dans le cadre de mon travail en bibliothèque. La beauté des illustrations et le pouvoir d’évasion des textes fonctionnent parfaitement sur mon cerveau d’adulte. À la bibliothèque, je propose chaque semaine aux classes de maternelles et d’élémentaires des lectures d’albums, c’est toujours un émerveillement de constater le pouvoir des histoires sur les enfants. Le silence qui suit la fermeture d’un livre une fois l’histoire terminée est un instant magique, un temps de rêve avant de retourner à la réalité. Sans toutes ces lectures, je n’aurais certainement jamais écrit mon premier roman. Elles ont nourri mon imaginaire et ont été pour moi la meilleure école pour apprendre à construire une histoire. Cela me paraît difficile d’écrire pour la jeunesse sans lire de littérature jeunesse.
Cette année j’ai eu un coup de cœur pour l’album Un automne avec M. Henri de Fanny Ducassé paru au Seuil en 2024, tant pour ses magnifiques illustrations aux couleurs automnales que pour l’histoire. Sinon j’aime énormément les livres d’Anne Crausaz, beaux et poétiques. Mon auteur jeunesse favori est Anthony Browne, ses livres sont des leçons de vie.
Travaillez-vous actuellement sur un nouveau roman ?
Je viens de terminer un recueil de dix nouvelles histoires qui filent la trouille qui sortira à l’automne chez Amaterra.
Bibliographie
- Nina perd le nord, roman, Seuil Jeunesse (2025), voir chronique ci-dessus.
- Lecture maudite, nouvelles, Amaterra (2024).
- Le Fantôme d’Inishbofin, roman, Amaterra (2022).
- Amitiés, béton et peaux de bananes, roman, Amaterra (2021).

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.


