Au programme de l’hebdo de cette semaine : un album, trois romans et une invitée, Aurélie Croizé.
En bref
Petit Loup a quelque chose à dire. Un secret lourd et douloureux qui lui rabougrit un peu plus le cœur chaque jour qui passe. Mais quand il essaye d’en parler à sa mère, les mots se mélangent dans sa bouche et rien ne sort. Quand il veut le dire à son ami, cette fois les mots lui viennent dans le désordre. Alors, Petit Loup se tait… et son secret pourrit en lui. Mais sa grand-mère est là pour l’aider et, avec elle, peut-être que l’enfant pourra enfin se confier.
Mon avis
Parle, Petit Loup m’a bouleversé. Cet album aborde sans détours la maltraitance familiale – ici, le père de Petit Loup est violent tant physiquement que verbalement. On est plongé·e dans l’intériorité de l’enfant, qui serre les dents et lutte de toutes ses forces avec lui-même pour dire l’indicible. Une chose m’a gêné toutefois : je n’ai pas compris où se situaient les autres adultes, et en particulier la mère, dans cette situation. Est-il vraiment possible de ne rien voir ? Je ne sais pas comment me situer par rapport à la fin non plus : on pourrait la qualifier d’idéaliste, voire de naïve, mais elle m’a beaucoup ému tout de même. La lecture de Parle, Petit Loup peut être difficile mais j’en suis ressorti chamboulé, et avec une forme – étonnante – d’espoir.
À noter qu’il s’agit d’une réédition, la première édition datant de 2009.
En bref
Bye bye, Dunkerque, c’est décidé. Véda s’en va. Parce la rencontre avec Frankie l’a totalement chavirée, parce que le départ de Suzie l’a mise à terre, parce que ses parents ne la comprennent pas, parce qu’elle avait besoin de fuir, tout simplement. À 17 ans, Véda a écrit sur une enveloppe ces simples mots : « bye bye Dunkerque » et elle est partie.
Mon avis Beaucoup de sujets sont traités dans Véda s’en va de Sara Maeght : le deuil, l’amour, l’homosexualité, le harcèlement, le suicide, les drag kings, le fait de naître dans une famille pas assez riche pour la vie qu’on avait imaginée, Dunkerque, la façon dont certain·es profs « cassent » les élèves, les parents qui se battent pour récupérer la garde d’un enfant… Beaucoup de sujets, et peut-être un peu trop ! J’ai regretté parfois que certains sujets (forts) ne soient qu’évoqués. Malgré ce bémol j’ai beaucoup aimé ce roman qui sonne juste, j’ai aimé suivre Véda parce que c’est un personnage attachant. Elle traverse de nombreuses choses, des situations qui résonneront auprès de beaucoup d’ados. Le sujet des drag kings est particulièrement bien traité avec, en guest, quelques noms célèbres de la scène drag française.
En bref
Verity, peintresse de talent, n’a jamais quitté le manoir dans lequel elle est née. Mais la jeune femme rêve de liberté et veut parcourir le monde, d’autant plus lorsqu’elle découvre un sombre secret la concernant. Lorsqu’une duchesse l’invite chez elle pour peindre le portrait de son fils, Verity saute sur l’occasion de vivre de nouvelles aventures. Mais, une fois sur place, elle réalise que la demeure dans laquelle elle loge regorge de secrets et que ses habitant⸳es sont tous⸳tes plus mystérieux⸳ses les un⸳es que les autres.
Mon avis Le Manoir de spectres et de fleurs se déroule dans le même univers que La Malédiction de Highmoor, mais nul besoin d’avoir lu ce dernier pour en comprendre l’histoire ! Il s’agit en réalité d’un tome compagnon qui se déroule quelques années après et qui, de fait, fait référence à des évènements qui ont eu lieu dans le premier tome paru, mais rien qui entrave la compréhension et l’appréciation du Manoir de spectres et de fleurs. Si vous êtes à la recherche d’une lecture mystérieuse à l’ambiance envoûtante et aux personnages fascinants, n’hésitez pas à vous tourner vers les romans d’Erin A. Craig qui sont tous assez fabuleux. J’ai en tout cas passé un excellent moment avec ce roman qui a su m’entraîner complètement dans son univers. J’ai tout de suite été happée par l’atmosphère pesante et étrange de ce manoir où vit Verity, et tout autant par la demeure de ses employeur⸳euses qui regorge de mystères. L’autrice est parvenue à inclure dans son récit une tension extrêmement efficace qui m’a tenue en haleine du début à la fin. Ce que j’aime également avec Erin A. Craig, c’est sa capacité à créer des personnages aussi attachants que complexes. J’ai adoré suivre Verity, tout autant que j’ai aimé faire la rencontre des personnages qu’elle côtoie au fil de l’histoire. Je ne vous en dévoilerai pas plus que je ne l’ai fait dans le résumé, car c’est un roman qui repose sur le suspens, mais j’ai été complètement emportée, et à de nombreuses fois dupée.
En bref
Un an après avoir aidé l’inspecteur Brandicourt à résoudre une sombre affaire de meurtre, Louise, apprentie cartomancienne, est contactée par un journaliste qui s’intéresse à la mort de deux femmes du peuple dont la police ne fait pas grand cas. Mais si la version officielle semble être celle de décès accidentels, la jeune femme comprend vite qu’il n’en est rien et refuse de laisser ces crimes impunis. Lancée sur la piste de celle que la presse appelle bientôt “L’empoisonneuse”, Louise se retrouve à mener l’enquête aussi bien auprès de dangereux contrebandiers que de nobles, en passant par de déterminées défenseuses des droits des femmes. Et au milieu de tout ça, elle devra aussi démêler ce qui se joue en son propre cœur.
Mon avis Après une première aventure trépidante (chroniqué ici), c’était un réel plaisir de retrouver Louise, l’inspecteur Brandicourt, Marie-Anne Lenormand, Paul – mais aussi de nouveaux personnages – dans une deuxième enquête pleine de mystères et de suspens (les romans peuvent se lire indépendamment). On se retrouve immergé dans un Paris réaliste du début du XIXᵉ siècle, où la narration se trouve agrémentée de notes de bas de pages aussi drôles qu’intéressantes à lire concernant des faits de l’époque. Le récit est rythmé, on se prend au jeu de l’enquête, on espère beaucoup des tirages de cartes de Louise, jusqu’à avoir le fin mot… L’Empoisonneuse des bas-fonds est un thriller ésotérique et historique mené tambour battant, abordant également les questions de l’injustice ou de féminisme, le tout servi par une héroïne qui ne cesse d’évoluer.
L’invitée de la semaine
Cette semaine, c’est l’autrice Aurélie Croizé qui est l’invitée de notre interview. L’occasion de revenir sur son dernier roman, L’Empoisonneuse des bas-fonds, paru en début d’année aux éditions Gulf Stream, ainsi que sur son travail en général.
En février est paru L’Empoisonneuse des bas-fonds, la suite de L’Apprentie cartomancienne un thriller historique et ésotérique captivant. Pouvez-vous nous raconter ce projet et comment vous avez travaillé dessus ? Est-ce qu’il y a un gros travail de recherche derrière ?
L’envie d’écrire ce texte est née en décembre 2022. J’écoutais une émission de radio qui retraçait l’histoire de Marie-Anne Lenormand, une cartomancienne qui a réellement existé au XVIIIe et XIXe siècles. Grâce à cette écoute, j’ai notamment appris qu’elle n’avait jamais eu d’apprentie et j’ai eu envie de lui en inventer une, comme pour me réapproprier cette figure féminine à travers les yeux de Louise qui, comme moi, est apprentie cartomancienne.
J’ai évidemment fait énormément de recherches pour construire un cadre historique immersif et cohérent. Heureusement, la période du Premier Empire est très documentée. Et j’ai eu la chance de compter parmi mes bêta-lectrices une ancienne professeure d’histoire passionnée de cette période.
Est-ce qu’on peut espérer un troisième volet ?
A priori, non. La collection Echos chez Gulf stream n’est composée que de titres unitaires. L’Empoisonneuse des bas-fonds est déjà venu bousculer cette règle et, à moins que cette nouvelle aventure ne se vende beaucoup, il faudra faire jouer votre imagination pour continuer d’arpenter les rues de Paris avec Louise !
Comment naissent vos histoires ?
Comme pour beaucoup d’auteurices, j’imagine, tout est sujet à raconter des histoires. Une sensation ressentie au cours d’une promenade, une émission de radio, une piste non exploitée dans un film ou une série, une discussion entre ami·es…
Je note parfois des ébauches d’idées dans un carnet et si elles s’accrochent à moi dans le temps, j’envisage alors de leur donner vie.
Savez-vous à l’avance comment vont se terminer vos romans ?
Oui, je ne me lance jamais dans l’écriture sans savoir comment va se terminer le récit. De cette manière, je m’assure la cohérence de l’intrigue et de l’évolution des personnages.
Vous avez écrit Les Sœurcières d’Arradon avant les aventures de Louise, préférez-vous écrire des séries ou des one-shot ?
Les deux ont des avantages et des inconvénients. Avec les séries, je peux prendre le temps de développer mes personnages à travers de nouvelles mises en situation, les faire évoluer dans le temps, travailler des intrigues plus ou moins complexes… Avec un one-shot, je vis l’instant présent parce que je sais l’expérience éphémère. Plus les formats sont courts, plus ils sont exigeants. Il faut savoir raconter une histoire en moins de mots tout en maintenant l’intention du lecteur et son implication émotionnelle.
Qui sont vos premier·ères lecteur·rices ?
Mes bêta-lectrices. J’ai la chance d’être entourée de femmes merveilleuses qui m’aident à évoluer en tant que personne et en tant qu’autrice. Parmi elles je compte ma maman et des amies qui me sont très précieuses.
Quelles étaient vos lectures d’enfant ? Certaines œuvres vous ont-elles inspirée ?
J’ai grandi avec les J’aime lire. Plus tard, j’ai beaucoup lu les romans de la collection Neuf chez L’école des loisirs et les Chair de poule chez Bayard. J’ai aussi lu la saga Harry Potter et Les Royaumes du Nord de Philip Pullman.
Il me semble évident que toutes nos lectures nous enrichissent. Que je les ai aimées ou non, elles m’ont toutes enseigné quelque chose.
Depuis quand écrivez-vous ?
Depuis que je suis en âge de raconter des histoires ? Expression écrite à l’école, poésie, premiers romans… j’ai toujours été proche de l’écriture. Je me suis construite avec elle et par elle. Jusqu’à vouloir offrir à un public plus large (que ma seule maman) les histoires qui me portaient.
Pensez-vous qu’il y a des thèmes qu’on ne peut pas aborder en littérature jeunesse ?
Non. Je trouve même cette question dangereuse, car elle sous-entend que nous, adultes, occultons volontairement un pan de la réalité sous prétexte de « préserver les enfants ». Je suis d’accord pour adapter le discours à leur âge, pas pour décider de ce qu’ils sont en droit d’apprendre.
Que lisez-vous en ce moment ? Un coup de cœur à partager ?
Je viens de terminer les deux romans de Perrine Triper, Les Guerres précieuses et Conque. Des histoires de femmes, de mémoire et de lieu magnifiées par une plume poétique et immersive. Une très belle découverte !
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Une nouvelle parution est-elle prévue prochainement ?
Je travaille actuellement sur un manuscrit de fantasy noire à l’humour acide. La vie de trois jeunes femmes qui combattent des spectres dans une cité corrompue. C’est la première fois que je me frotte à ce genre littéraire et c’est assez savoureux à écrire pour le moment. On verra si ce roman sera ma prochaine parution !
Bibliographie :
- L’Empoisonneuse des bas-fonds, roman, Gulf Stream (2025), voir chronique ci-dessus.
- L’Apprentie cartomancienne, roman, Gulf Stream (2024), chroniqué ici.
- Les Soeurcières d’Arradon, roman, autoédition (2023).

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.


