Au programme de l’hebdo de cette semaine : trois albums, une BD et une invitée, Delphine Roux.
En bref
Au bord de la mer, un enfant rentre en communication avec un poisson qui semble l’inviter à le rejoindre dans l’eau. Mais voilà que ce dernier se sauve ! Ni une, ni deux, l’enfant plonge pour le suivre. S’ensuit un ballet aquatique plein de surprises et de rebondissements, jusqu’à la découverte finale.
Mon avis L’album de Valérie Michel est une invitation à l’émerveillement faite de surprises et de poésie. En effet, à travers la nage du jeune garçon, à la poursuite du poisson dans la mer, les lecteur·rices en prennent plein la vue. Entre bancs de poissons, tempête et autre île déserte, iels sont invité·es à explorer les confins du réel et de l’imaginaire. Et ce, grâce notamment, à une palette de couleurs chatoyantes et vives qui les plongent littéralement en plein cœur de l’océan (mais pas seulement !). Ainsi, entre réalité et imaginaire, la dernière illustration (les pages de garde sont également un indice, mais chut !) enjoint à une relecture de l’ouvrage et se fait ode à l’imagination. Elle ravira les lecteur·rices qui seraient passé·es à côté des indices disséminés tout au long des pages. En effet, c’est un nouveau cherche et trouve qui leur est proposé. Coup de cœur !
En bref
Dans le village de Chouquette-sur-Merle, les habitant·es ont bien mieux que le chant du coq pour les sortir du lit le matin : iels ont les délicieuses odeurs des pâtisseries et viennoiseries fraîchement cuites par Marta. Préparation, vente, commandes, livraisons : tous les jours (sauf le lundi), la vie de Marta est rythmée par le désir de faire plaisir à ses client·es, par le goût des choses bien faites et le sens du détail. Mais ces derniers temps, son habituel sourire semble se faire rare. Chaque réveil est plus difficile que le précédent, les fournées brûlent, ses plumes s’affaissent. Marta est épuisée, la joie l’a quittée. Après une discussion avec Varlindo-Hérisson, le docteur de Chouquette-sur-Merle, elle se rend compte qu’elle est incapable de dater ses dernières vacances ! Une nuit de réflexion suffit à Marta pour prendre les choses en main, préparer son sac, un petit mot pour prévenir ses client·es, enfourcher son vélo et partir en direction de l’embarcadère. Quelques kilomètres de traversée la séparent de l’île où, enfant, elle avait passé des vacances en famille. Le lieu idéal pour enfin prendre un peu de temps pour elle et tenter de retrouver son énergie et son sourire.
Mon avis L’Échappée belle de Marta est un livre aussi intelligent que réconfortant. Les multiples niveaux de lecture permettent à chacun·e, autant les enfants que les adultes, d’être touché·e, certainement pour des raisons différentes, mais avec la même douceur. Le texte de Delphine Roux aborde des sujets qu’il me semble avoir rarement lus en littérature jeunesse : l’épuisement (le burnout, même), le besoin et l’importance de la solitude pour l’équilibre mental. Durant son séjour sur l’île, Marta traverse un grand nombre d’émotions pas toujours faciles. Elle voit notamment remonter des souvenirs d’enfance qui la rendent mélancolique. Un personnage adulte en proie à des tourments liés à l’enfance : voilà qui est une grande rareté dans les rayons jeunesse ! Pour s’en libérer, Marta va devoir s’y confronter, sans violence évidemment, simplement en s’accordant du temps, en laissant les larmes et parfois même les cris sortir au moment importun. Lâcher prise pour mieux reprendre le cours de sa vie, prendre du recul pour laisser à la joie le temps de revenir et, peut-être, procéder à quelques aménagements pour prévenir le retour de l’épuisement (engager une apprentie pour l’aider, par exemple). Le retour de la légèreté pour Marta passe également par la nourriture. Elle qui passe ses journées à servir les autres, prend le temps de déguster un bon café, un grand plat de spaghettis ou encore des crêpes. Les illustrations de Gaëlle Duhazé sont absolument parfaites pour mettre en images ce tourbillon d’émotions qui envahit Marta : les joues rouges qui se grisent de cernes au fur et à mesure que la fatigue s’installe, les plumes hirsutes, les plantes aussi épuisées que l’héroïne, les camaïeux du ciel et de la mer qui réconfortent déjà un petit peu, les grosses larmes qui coulent avant le retour du sourire… Chaque page est comme une accolade que l’autrice et l’illustratrice nous offrent, un « ça va aller » sous forme de livre que l’on referme le cœur un peu plus léger.
En bref
Sur son vélo, il fonce, défiant le vent et le temps. Bientôt, le voilà qui s’arrête le temps d’écouter le silence, de regarder l’horizon ou de chercher des messages secrets dans l’eau du lac.
Mon avis Il est difficile, voire impossible de résumer Sentiers, le magnifique album de Guia Risari et Andrea Calisi paru chez Cambourakis. D’une infinie poésie, le texte parle d’ombres et de lumière, des escaliers qui montent et descendent, de la nature qu’il faut écouter et observer. Mais ce qui marque surtout ici, ce sont les sublimes planches d’Andrea Calisi. Dès que j’ai ouvert l’ouvrage je suis tombé sous le charme des illustrations de ce grand album dont chaque double page est une merveille. On a envie de s’attarder sur chacune. Sans doute un des plus beaux albums que j’ai vu ces derniers temps.
En bref
Planchette emménage dans une ville de sorcières. Mais lorsqu’elle arrive dans sa nouvelle maison, elle se rend compte que celle-ci est hantée ! Sa spécialité étant la magie culinaire, la jeune sorcière part à la recherche de consœurs qui sauront exorciser son nouveau chez-elle. L’occasion de faire de nouvelles rencontres et de vivre plein d’aventures !
Mon avis J’étais très curieuse de découvrir ce roman graphique et je peux vous assurer que je n’ai pas été déçue un seul instant. Comme l’annonce la couverture, on a ici affaire à une bande dessinée tout en couleur dans un style cartoon qui tranche étonnamment avec le récit en lui-même. Si l’histoire reste légère grâce à l’humour qu’on y retrouve et les dessins tous plus mignons les uns que les autres, de nombreux sujets assez sombres sont abordés. Néanmoins, l’assemblage de toutes ces facettes est étonnamment efficace et m’a permis de passer un moment de lecture aussi passionnant que touchant. J’ai beaucoup aimé rencontrer Planchette et les autres sorcières qui ont chacune leur personnalité et leur histoire, et j’ai adoré les voir apprendre à se connaître, à s’apprivoiser, pour enfin se lier d’amitié. Planchette, sorcière culinaire est, en définitive, une chouette histoire mêlant magie et problématiques plus réelles, pour un résultat aussi divertissant que touchant !
L’invitée de la semaine
Cette semaine, Delphine Roux a accepté de répondre à nos questions. Nous revenons avec elle sur son dernier album, L’Échappée belle de Marta (voir ci-dessus), et sur sa carrière d’autrice débutée il y a tout juste dix ans.
Votre travail d’écriture a jusque-là été très influencé par la culture asiatique mais L’Échappée belle de Marta se déroule principalement sur une île aux paysages plutôt nordiques. Qu’est-ce qui a initié cette relocalisation ?
Je crois que l’insularité m’a toujours fascinée… et le Japon est une île ! J’aime l’idée d’une terre à la fois reliée et à part, un peu comme une cabane.
Le personnage de Marta a pris forme alors que je participais à un très beau projet avec des classes à Boulogne-sur-Mer. Un soir, alors que je marchais sur la digue, j’ai vu passer un vol de bernaches. L’une d’entre elles restait à l’écart, elle allait devenir Marta ! J’ai ensuite tiré les fils de son échappée, forcément maritime. Ce sont plutôt les paysages de Bretagne, une région très chère à mon cœur, qui m’ont influencée dans l’écriture. Et la Bretagne, c’est aussi là que vit Gaëlle Duhazé ! Nous nous sommes rencontrées au Salon du livre jeunesse de Questembert (formidable !), dans le Morbihan. Son univers poétique, décalé, ses trouvailles graphiques, humoristiques et ses personnages anthropomorphes me touchent beaucoup. Gaëlle a su incarner l’histoire de Marta avec tant de pétillance, de charme. Je me souviens encore du jour où j’ai reçu ses premiers crayonnés : rose au cœur !

Vous dédicacez par ailleurs cet album à des personnages de la littérature jeunesse nordique (Niels, Lotta, Fifi) et à leurs créatrices (Selma, Tove, Astrid). Que devez-vous à ces univers littéraires et à ces écrivaines ?
Je leur dois énormément ! À chaque lecture d’Astrid Lindgren, de Tove Jansson, de Selma Lagerlöf et de tant d’autres autrices-illustratrices comme Sara Lunberg, Eva Lindström, Ulrika Kestere… ce sont des retrouvailles avec un souffle vivifiant, une capacité à se distancer et à rire, malgré les vicissitudes de la vie, une générosité, une loufoquerie et un rapport à la nature comme espace d’expériences, d’émerveillements, de jeux, de rencontres avec soi-même et les autres. Toute petite, j’ai été particulièrement marquée par la figure de Nils voyageant sur les ailes du jars Martin, par les contes d’Andersen et surtout par Fifi Brindacier (Pippi Langstrumpf en suédois !). Mon coup de foudre pour Fifi a eu lieu un matin d’hiver, je devais avoir 9 ans et j’étais allée seule à vélo – pour la première fois – à la bibliothèque de la petite ville où j’habitais. J’ai été saisie par le visage de cette enfant si espiègle sur la couverture. Quand j’ai démarré la lecture, j’ai su dès les premières lignes que Fifi serait une amie pour la vie. Elle était autonome, créative, téméraire, généreuse, tellement « résiliente ». Elle m’a donné beaucoup de force ! Son portrait est affiché dans mon bureau, tout comme celui d’Astrid Lindgren qui a tant fait pour défendre les droits des enfants. J’ai découvert les Moomins bien plus tard et je garde encore en mémoire ma rencontre si émouvante avec le personnage de Mumrik qui « ne veut rien posséder et apprécie par-dessus tout sa liberté » ! Adulte, j’ai eu le bonheur de voyager en Suède, en Finlande, en Norvège, au Danemark. JOIE d’arpenter les terres de celles et ceux qui m’avaient tant inspirée et nourrie.

L’Échappée belle de Marta est un livre qui aborde des thématiques que l’on pourrait d’un premier abord considérer comme très « adultes » : la fatigue, le burn-out même, la mélancolie, la nostalgie… Pourquoi avoir choisi d’aborder ces thèmes ?
Il se trouve que, ces dernières années, des personnes qui me sont très chères ont vécu des moments douloureux au travail. Le travail, on y consacre beaucoup de temps au quotidien et il peut être épanouissant, bien heureusement. Cependant, si celui-ci se passe mal pour diverses raisons, on finit souvent par ramener ses colères, ses fatigues, ses idées sombres à la maison. Tout cela ricochant parfois avec un passé plus ou moins simple. Les enfants ressentent tout cela. Si j’ai écrit cette histoire, c’est aussi par expérience car j’ai vu mes parents souvent souffrir dans leur métier quand j’étais enfant.
En outre, dans ma vie personnelle comme professionnelle (je suis également formatrice), je constate malheureusement que nombre d’enfants et d’adolescents sont sous pression, pris dans la fatigue, la peur de l’évaluation, de l’échec, de l’avenir… Peut-être que l’histoire de Marta a vu le jour pour leur dire qu’ils ne sont pas seuls, qu’il y a toujours des possibles, des respirations. Et, peut-être aussi qu’avant de parler de la fatigue et du burn-out, je voulais dire la force des liens, de l’attention à l’autre, de la sollicitude et des pas de côté qui nous aident parfois à retrouver du sens, la joie de vivre et de grandir, à tous les âges.
Pourquoi est-ce important, selon vous, de montrer aux enfants que les adultes peuvent être faillibles, ressentir les émotions aussi intensément qu’elles et eux ?
Peut-être parce qu’avant d’être enfant ou adulte, nous sommes des êtres sensibles pétris d’histoires plus ou moins lourdes, forts et vulnérables, parfaitement imparfaits. Les émotions font partie de la vie et il faut souvent toute une vie pour les reconnaître et les accueillir, simplement, en leur donnant leur juste place.
Petite, tous les adultes qui m’ont dit avec sincérité et spontanéité qu’ils ne savaient pas faire quelque chose, qu’ils avaient oublié quelque chose, qu’ils s’étaient trompés… m’ont aidée à grandir. J’essaie chaque jour de m’en souvenir.
Avez-vous, comme Marta, un lieu rien qu’à vous où vous ressourcer loin du tourbillon du quotidien ?
J’ai grandi avec les arbres, les herbes folles des pâtures, les animaux… Je suis une terrienne aux racines paysannes. La nature est la source, la vraie ressource pour moi. Chaque jour – et par tous les temps –, je démarre la journée en allant marcher au parc à côté de chez moi ; j’en profite pour saluer les écureuils, les oiseaux et les vénérables tilleuls ! Et puis, dès que je le peux, je mets les mains dans la terre de mon petit jardin ou je pars à la mer, un bon bouquin dans le sac, pour le lire sous un pin ou dans un café !
J’ai lu que vous étiez formée à la bibliothérapie créative. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste ?
Je travaille dans le secteur social, notamment sur des axes de formation qui concernent la médiation en littérature de jeunesse et j’ai été lectrice bénévole auprès d’enfants et de personnes âgées pendant plusieurs années. Dans le cadre de mes recherches, j’ai découvert la bibliothérapie grâce aux livres de Régine Detambel. Il s’agit d’une animation culturelle relationnelle qui mobilise plusieurs outils (lecture à voix haute, écriture, dessin, carnets, médiation par les objets, etc.) et permet d’accompagner l’expression et la créativité de tous les publics, des enfants aux sujets âgés.
Vous avez écrit pour la jeunesse, mais aussi un roman pour adultes et de la poésie. Y a-t-il d’autres genres que vous aimeriez explorer en tant qu’écrivaine ?
Peut-être la nouvelle, les fragments, l’écriture théâtrale ou de chansons. Peut-être un jour, qui sait…
Quelle lectrice étiez-vous enfant et adolescente ? Que lisiez-vous ?
J’ai eu la grande chance d’avoir des parents lecteurs qui m’ont transmis le goût des mots, des histoires, du papier et une certaine conscience sociale qui a sûrement guidé mes choix de lectures et de travail. Enfant, dans les années 1970-1980, j’adorais les albums du Père Castor, notamment l’histoire de Michka qui me bouleverse toujours. J’aimais aussi les contes et légendes, Le Petit Nicolas, Fantômette, la collection « Enfants du monde » au Père Castor et bien sûr Fifi ! Et puis il y eut la rencontre avec Noriko, la petite japonaise chez Nathan, un autre coup de foudre qui m’a emmenée très loin !
Adolescente, j’ai souvent été émue et marquée par les textes de Maupassant, Colette, Jack London, Annie Ernaux, Charles Juliet, Albert Camus, Gabriel Garcia Marquez, Steinbeck… et bien sûr, par la littérature japonaise. J’aimais également lire à voix haute les textes des chanteurs français que j’affectionnais comme Higelin, Sheller, Bobby Lapointe, Bashung, Anne Sylvestre… Et j’adorais parcourir les anthologies de littérature ou le dictionnaire !
Quels sont vos nouveaux projets d’écriture ?
Il y a un projet en cours mais c’est encore un peu prématuré pour en parler ! Pour l’heure, je prends des notes sur la marche, les pas qu’on fait, les pas partagés, les pas perdus, les pas de côté…
Bibliographie sélective
- L’Échappée belle de Marta, album illustré par Gaëlle Duhazé, HongFei (2025), voir chronique ci-dessus.
- Le Tablier de Tomio, album illustré par Mickaël Jourdan, HongFei (2024).
- Cabanes amies, album illustré par Evelyne Mary, Rue du monde (2021).
- L’Amie en bois d’érable, album illustré par Pascale Moteki, HongFei (2020) que nous avons chroniqué ici.
- Un goûter au mont Fuji, album illustré par Pascale Moteki, Picquier Jeunesse (2018).
- La Balade d’Asami, album illustré par Pascale Moteki, L’École des loisirs (2018).
- La Vie bien dérangée de Monsieur Watanabe, album illustré par Betty Bone, Picquier Jeunesse (2017) que nous avons chroniqué ici.
- Les Petits Sentiers d’Obaasan, album illustré par Pascale Moteki, Picquier Jeunesse (2016).
- Bonne nuit, Tsuki-san !, album illustré par Pascale Moteki, Picquier Jeunesse (2015).

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.






