Au programme de l’hebdo de cette semaine : deux albums, une BD, un roman et une invitée, Tania K. Roxborogh.
En bref
On l’appelle, mais elle n’est plus là. Hannah vit désormais dans le parc, elle l’a décidé, donc inutile de s’époumoner ! Sa vie sera simple désormais : pour boire, elle utilisera la fontaine, pour se nourrir, elle chassera les oiseaux ! Elle s’est même fait un abri et elle n’y est pas seule : une drôle de créature poilue qu’elle avait découverte derrière un fourré lui tient maintenant compagnie.
Mon avis C’est une sacrée aventure que va vivre Hannah, une aventure qui, on le comprendra bientôt, a lieu dans son imagination. Véritable hommage à l’imaginaire des enfants, La cachette est un très bel album. Déjà parce que Susanna Mattiangeli traite le sujet (très souvent exploité en littérature jeunesse) de façon originale et poétique, ensuite parce que les illustrations de Felicita Sala sont magnifiques (comme toujours). Bien entendu, on ne peut s’empêcher de penser à Max et les maximonstres (la forme de la Drôle de Créature poilue n’y est pas pour rien), mais c’est un album original et vraiment réussi.
En bref
Les femelles de la nature sont puissantes et tiennent des rôles bien plus importants que ce que nous fait croire. Explorons donc ces différentes espèces où la femelle se démarque et tient une place essentielle dans la survie de son groupe.
Mon avis Je m’attendais à apprécier ma lecture, mais je ne pensais pas l’aimer à ce point ! Fortes et flamboyantes est définitivement le genre d’album dont on a besoin. Au travers de magnifiques illustrations tout en couleur, l’autrice nous propose d’en apprendre plus sur les femelles de plusieurs espèces aussi fascinantes les unes que les autres. Des éléphantes aux abeilles, en passant par les lézardes et bien d’autres animaux, c’est tout un monde trop peu connu que nous fait découvrir cet album. Sans délaisser la précision scientifique, le texte reste ludique et facile à lire, ce qui permet aux jeunes lecteur⸳rices de passer un bon moment, sans être perdu⸳es ou dépassé⸳es par les informations qui sont données. Et je dois avouer que, bien que beaucoup d’éléments énoncés dans cet ouvrage m’étaient familiers, j’ai été plutôt surprise par certaines pages qui m’apprenaient des choses que j’ignorais totalement sur les animaux ! Fortes et flamboyantes est, je pense pouvoir le dire sans me tromper, un album qui saura séduire aussi bien les petit·es que les grand·es !
En bref
Dora Formica est partie à la rencontre d’une dizaine de ses pairs afin de les interroger sur leurs pratiques et le devenir de leur profession, avec cette question : comment se positionnent-iels face à l’Intelligence Artificielle ?
Mon avis « Est-ce qu’en 2055, un atelier d’illustration ça existera encore ? » C’est par cette question liminaire que s’ouvre l’ouvrage de la graphiste Dora Formica. Autrice de Petite main et grande main – paru chez Helvetiq également –, l’artiste s’interroge quant au devenir du métier d’illustrateur·rice et offre une véritable réflexion sur la créativité humaine à l’ère de l’Intelligence Artificielle. Pour ce faire, elle est partie à la rencontre de divers·es artistes (on notera la présence des illustratrices Camille Jourdy ou encore Fanny Dreyer, qu’on aime bien en jeunesse) afin de les questionner sur leur rapport à l’IA et nourrir sa propre réflexion. Se sentent-iels menacé·es ? La voient-iels comme un outil de perfectionnement ? Résisteront-iels à son avènement ? Autant de questions éthiques auxquelles se mêlent anecdotes personnelles, réflexions philosophiques et rencontres artistiques. Cet ouvrage a ainsi de quoi nous questionner quant au devenir des artistes et de leur art. Pour autant, ce roman graphique ne manque pas d’humour. Ainsi, à la dimension réflexive s’ajoute et se mêle la dimension autobiographique pleine de clins d’œil, d’audace et de drôlerie. Aux illustrations en noir et blanc – à l’encre de Chine et à l’aquarelle – s’ajoutent celles en couleurs pour rendre hommage aux ateliers d’artistes. Ateliers dans lesquels les lecteur·rices entrent avec délectation et qui nous rappellent à quel point : « Un atelier. Un univers. Une identité. » Enfin, Dora Formica nous répète avec émotion que : « Le dessin, pour celles et ceux qui le pratiquent, est un élan de vie, un langage universel. Et ce, depuis la nuit des temps. IA ou pas […] .» Coup de cœur pour cet ouvrage, véritable éloge de l’art dans toute sa complexité, et toute sa beauté… humaines.
En bref
Sur une plage de Nouvelle-Zélande, Charlie et son petit frère Robbie font le ménage : bouteilles, canettes, paquets de chips et mêmes caleçons abandonnés n’ont vraiment rien à faire sur le sable et les deux garçons sont là pour y remédier. Alors que la collecte s’éternise un peu, Robbie aperçoit ce qui semble être un corps échoué au milieu des rochers. En s’approchant, les deux adolescents se rendent compte qu’il s’agit non seulement bien d’un corps, mais de celui d’une sirène ! Et plus précisément, d’une ponaturi, cousine maorie des sirènes de la mythologie grecque. Cette rencontre sera le début d’une folle aventure pour Charlie et Robbie, embarqués malgré eux dans une guerre entre les dieux et déesses de tous les éléments et d’une nature en colère.
Mon avis Maison d’édition basée à Tahiti, Au vent des îles s’aventure du côté de la fiction pour jeunes adolescent·es avec Charlie Tangaroa et la créature des abysses. L’autrice, Tania K. Roxborogh, est néo-zélandaise et a plus de trente romans à son actif, mais Charlie Tangaroa est le premier que nous avons la chance de découvrir en France (il a remporté de nombreux prix dans son pays d’origine). Il y a de nombreuses raisons de découvrir ce roman, mais je vais me contenter de vous en partager trois. La première concerne l’imaginaire dans lequel s’inscrit l’histoire de Charlie et Robbie, celui de la mythologie maorie. À travers une histoire qui mêle écologie et surnaturel, l’autrice nous fait découvrir les différent·es dieux et déesses de la cosmogonie maorie (avec un pense-bête à la fin pour bien repérer qui est qui), l’importance des chants et danses dans la culture néo-zélandaise (les fameux hakas) et le lien profond qui existe entre les habitant·es des deux îles et le territoire qu’iels occupent. La deuxième raison est la manière dont le handicap est représenté dans le texte. Charlie est né avec une malformation de la jambe et porte une prothèse au quotidien. L’autrice montre bien toute la complexité de vivre avec ce handicap. Charlie peut vivre comme tout le monde, marcher, courir, faire de mauvaises blagues à son frère. Mais sa prothèse peut aussi lui faire parfois défaut et l’empêcher, notamment lorsque, par la colère des dieux et déesses, la terre se met à trembler, les vents à souffler, l’océan à se soulever. Sans tomber dans des extrêmes caricaturaux (le handicap est une force / le handicap est une tragédie), l’autrice montre que, comme pour les personnes valides, la vie de cet adolescent en situation de handicap est faite de hauts et de bas. Et enfin, s’il fallait encore vous convaincre, ce roman est selon moi parfait pour les lecteur·rices qui ont besoin que l’action démarre immédiatement pour s’immerger dans une histoire. Les deux premières phrases du premier chapitre sont immédiatement intrigantes : « Je suis curieux. Je me demande ce que vous feriez si vous trouviez une sirène échouée sur la plage ? » Pas de temps à perdre, on entre directement dans le vif du sujet et les 200 pages du récit se déroulent sur à peine quelques heures, presque sans répit. Les événements s’enchaînent les uns après les autres jusqu’à une résolution digne des plus grands films d’action. Tout cela en Nouvelle-Zélande donc, un pays que nous sommes nombreux·ses à fantasmer depuis la sortie des films adaptés du Seigneur des anneaux (qui y ont été tournés) mais dont nous ne connaissons finalement que peu la culture.
L’invitée de la semaine
Cette semaine notre invitée nous vient tout droit de Nouvelle-Zélande. Traduite pour la première fois en français, Tania K. Roxborogh a accepté de répondre à nos questions. Elle nous parle de son roman Charlie Tangaroa et la créature des abysses (voir ci-dessus), de son œuvre en général et du paysage éditorial néo-zélandais.
[Interview traduite de l’anglais par Manon R. Les mots en italiques sont des termes maoris utilisés par l’autrice.]
Qu’est-ce qui a inspiré l’histoire de Charlie Tangaroa ?
L’inspiration pour cette histoire est venue d’un commentaire presque insignifiant fait durant l’un de mes cours en 2008. J’enseignais à mes étudiants la manière dont certains écrivains entament leur réflexion par une question. J’ai commencé à écrire des choses un peu au hasard au tableau comme : « Que feriez-vous si toutes les pommes de terre disparaissaient ? » ou « Que feriez-vous si la proviseure arrivait dans la classe en titubant, un couteau ensanglanté dans la main, m’accusant d’avoir tué son chien ? » Et puis j’ai écrit : « Que feriez-vous si vous trouviez une sirène échouée sur la plage ? » J’ai reposé le feutre, je suis allée à mon bureau et j’ai entendu la voix de Charlie me dire ce que lui ferait. Cette nuit-là, j’ai écrit les deux premiers chapitres, mais je n’ai pas réussi à aller plus loin. Comme si l’univers me disait que je n’étais pas encore prête à écrire cette histoire. Je n’ai pas avancé pendant des années. Ce texte était connu comme mon « histoire de sirène » parmi mes proches.
Comment y êtes-vous finalement revenue ?
Le temps passant, je me suis rendu compte que ce texte était entremêlé à mon lien ancestral (whakapapa) avec la côte est de la Nouvelle-Zélande et la tribu (iwi) des Ngāti Porou. J’en ai appris plus sur la langue de mes ancêtres, le te reo Māori, et sur l’histoire d’Aotearoa (le nom maori de la Nouvelle-Zélande).
En 2014, la voix de Charlie est revenue. J’ai voyagé sur la côte est où le reste de l’histoire m’a été « donnée ». Je venais de visiter Tolaga Bay (je n’y étais jamais allée avant et j’ai appris depuis que l’arrière-grand-père de ma grand-mère était originaire de cet endroit) et j’ai su immédiatement que c’était l’endroit dont venait Charlie. Mais j’avais encore beaucoup de questions : qu’était-il arrivé à sa jambe ? Où était son père ? Comment la sirène s’était-elle échouée sur la plage ? Et pourquoi n’avait-elle pas de queue ? Quel était le secret de Grand-père ? Quelques jours plus tard, j’étais assise dans un café avec toutes ces questions qui tourbillonnaient autour de moi quand – cela va sembler tiré par les cheveux – un vent chaud s’est mis à souffler autour de ma table et toutes les réponses me sont venues. Je suis retournée à l’hôtel et j’ai écrit l’intégralité de la trame narrative. J’ai terminé la première version en quelques mois mais il a fallu attendre trois ans avant qu’on accepte de publier cette histoire. Presque toutes les principales maisons d’édition de Nouvelle-Zélande, des États-Unis, du Royaume-Uni et d’Australie l’ont refusée. Toutes sauf Huia Publishers (qui a été et est encore extraordinaire).
Votre roman se rapproche d’une tragédie antique : unités de temps, de lieu, et d’action, un cocktail d’émotions digne de la catharsis éprouvée à la lecture des plus grandes pièces de cette époque… Était-ce une volonté de votre part ?
Merci ! J’ai étudié la littérature grecque en traduction à l’université mais c’est Shakespeare qui est « le dieu de mon idolâtrie ». Je suis donc imprégnée de son interprétation des classiques. Je ne conscientise pas vraiment ces choses-là quand j’écris mes romans – je m’investis plutôt dans les motivations des personnages qui me racontent ce qu’ils veulent faire et dire (et laissez-moi vous dire qu’il y a eu de sacrées prises de bec quant à la direction de l’intrigue).
Y a-t-il un personnage qui vous ressemble dans ce roman ?
Je crois que la voix de Charlie (et celle de Robbie, de Mere et de Grand-père) est tellement claire que je me sens plutôt comme une porte-parole (mangai) pour les personnages. Ces cinq dernières années, j’ai lutté contre une maladie chronique qui a fortement impacté mon quotidien. Il m’arrive parfois d’avoir des douleurs chroniques mais d’avoir également envie de faire toutes les choses et de sauver tout le monde. Mon mari pense donc qu’il y a beaucoup de Charlie en moi, ce que je trouve très chouette parce que je l’aime beaucoup, mais je pense que je suis plutôt comme Robbie : parler avant de penser et cavaler dans tous les sens.
Vous avez déjà publié plus d’une trentaine de romans, mais, en France, nous ne connaissons que Charlie Tangaroa. Pouvez-vous nous parler un peu de votre œuvre ?
Vous trouverez ici un très bon article (en anglais) sur mon travail, mais je vais vous résumer tout ça. Bien que j’aie écrit deux textes d’éducation/parentalité et des mémoires, je suis plutôt connue ici et en Australie pour mes écrits sur la grammaire anglaise, Shakespeare et pour mes pièces de théâtre. Mes romans sont principalement à destination des pré-adolescents et des adolescents mais je suis aussi très fière de ma trilogie A Crown of Blood and Honour qui est une suite imaginaire du Macbeth de Shakespeare.
Quels sont vos nouveaux projets d’écriture ?
Je suis en train de travailler sur un doctorat, mais je continue à écrire de nouvelles aventures de Charlie. Charlie Tangaroa and the God of War (Charlie Tangaroa et le dieu de la guerre) est sorti en novembre dernier en Nouvelle-Zélande et va être traduit en français par la formidable Christine Roth. Le troisième livre s’appelle Charlie Tangaroa and the Battle for Peace (Charlie Tangaroa et le combat pour la paix), mais je viens juste de le commencer. J’ai l’impression de ne pas être très disciplinée. Je procrastine énormément mais, quand je suis lancée, je reste en pyjama et écris pendant des heures et des heures (jusqu’à ce que je sois à bout de souffle). Je fais ensuite une pause que je remplis des histoires des autres (une série télé, un livre, un blog…) et je sors mon chien pour une longue promenade.
À quoi ressemble le paysage éditorial de la littérature jeunesse en Nouvelle-Zélande ? En France, il fait partie des secteurs les plus porteurs du marché du livre, est-ce également le cas chez vous ?
C’est compliqué parce que nous sommes l’un des pays anglophones avec la population la plus basse (5 millions d’habitants). Donc, le marché du livre jeunesse est inondé par les titres d’outre-mer et les livres jeunesse néo-zélandais peuvent être ensevelis sous cette avalanche. Ici, en Nouvelle-Zélande, nous avons une communauté très soudée d’écrivains et d’illustrateurs jeunesse ; les éditeurs font ce qu’ils peuvent compte tenu de ces circonstances très compliquées. Par le passé, j’ai été jurée pour un prix national de littérature jeunesse et cette année pour un prix de fiction pour adultes. Je peux vous assurer que nos livres sont tout aussi bons que ceux qui nous viennent de l’étranger ! Nous sommes une nation de conteurs. Il y a une métaphore, que nous utilisons dans notre pays, celle du « number 8 wire » [un fil de fer omniprésent en Nouvelle-Zélande utilisé pour les clôtures mais aussi pour régler toutes sortes de problèmes]. Elle illustre notre capacité à concevoir seuls les solutions les plus inventives possibles, nos voisins les plus proches étant à près de deux mille kilomètres à l’ouest.
Quelles étaient vos lectures d’enfance et d’adolescence ?
Dans une enfance qui a été difficile, la lecture était mon échappatoire. Nous déménagions souvent et je n’arrêtais pas de changer d’école, donc, même si j’étais très spontanée et pleine d’énergie, je peinais à entretenir mes amitiés. J’adorais les histoires de chevaux, mais aussi celles d’Enid Blyton et tout ce qui impliquait un mystère que seul un enfant pouvait résoudre en faisant face à des obstacles incroyablement éprouvants avec beaucoup de cœur et de courage.
Bibliographie
- Charlie Tangaroa et la créature des abysses, roman traduit (de l’anglais) par Christine Roth, Au vent des îles (2025), voir chronique ci-dessus.
Retrouvez Tania K. Roxborogh sur son site (en anglais) : https://www.tkroxborogh.com.

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.




