Au programme de l’hebdo de cette semaine : quatre romans et une invitée, Kochka.
En bref
Laurier Rose est un adolescent un peu spécial : il souffre de combustion humaine spontanée. Quand il ressent une émotion forte – en particulier la peur –, il prend feu. C’est ce que sa mère appelle sa « condition » et cela lui rend la vie particulièrement difficile. Suite à un nouvel épisode de combustion, la maison de Laurier et sa mère a été détruite ; Laurier va donc vivre avec son père quelque temps, au cœur de la forêt. Mais l’angoisse le poursuit et s’intensifie : qu’arrivera-t-il s’il s’enflamme au milieu des bois ?
Mon avis Je n’ai pas tout compris à Laissez brûler Laurier Rose, et c’est une des raisons qui me poussent à en parler. En plus d’une écriture presque cinglante (qui m’a très vite happé), ce livre présente un personnage principal complexe et non-fiable : on devine (ou plutôt, on suppose) qu’il se ment parfois à lui-même ; on est perdu·e dans sa psyché, elle-même trouble et déstabilisante. Il y a quelque chose de paradoxalement énigmatique et très terre-à-terre dans cet adolescent sujet à des crises de combustion. Le récit est parcouru de plusieurs flash-back racontant, entre autres, les débuts d’une romance. Des sujets durs sont alors abordés, mais de façon lacunaire, et tâche est laissée aux lecteur·rices de remplir les trous avec leur propre interprétation. J’ai beaucoup aimé cette manière de traiter la violence, dans un rapport à la fois frontal (dans le sens où, à la lecture, on est pris·es dans la même tourmente que le héros) et poétique aux heurts de la vie et plus spécifiquement de l’adolescence. Laissez brûler Laurier Rose m’a secoué et je pense qu’il parlera à beaucoup de personnes.
En bref
Cela fait maintenant quelque temps que Thomasine vit dans la maison d’Henrietta. Son père et elle se sont installé·es ici pour veiller sur la vieille femme. Bientôt le reste de la famille les rejoint : les cousin·es Erland et Selma avec leur père, Daniel, et Wilma avec sa mère Kajsa. Lors d’une partie de cache-cache, Thomasine et Selma découvrent une armoire remplie de miroirs et font la connaissance d’une bien étrange petite fille.
Mon avis C’est dans une ambiance très scandinave que nous transporte La maison sans miroirs, le roman de Mårten Sandén, romancier suédois très connu dans son pays, mais beaucoup moins en France. Des situations étranges (voire effrayantes) qui vont séduire les enfants qui aiment se faire peur (Rageot le conseille à partir de 9 ans, mais certaines scènes peuvent effrayer les plus sensibles). Grâce à une écriture parfaitement maîtrisée et à son sens de la narration, l’auteur nous tient en haleine jusqu’au bout et on a même du mal à poser le roman avant de l’avoir terminé. C’est un roman fantastique avec pour décor une maison au plancher qui grince et dont l’héroïne est vraiment touchante.
En bref
Septembre 1942, à Lille, des centaines de personnes voient débarquer chez elleux des policiers qui les emmènent sans ménagement à la gare de Fives. Leur point commun ? Iels sont juif·ves. Parmi elleux se trouvent Hannah, son petit frère Zelig, Leizer et Esther leurs parents, ainsi que leur grand-mère. Alors qu’iels attendent sur le quai – attendre quoi ? Personne ne le leur dit – un cheminot leur propose d’emmener les enfants et de les mettre en sécurité. Leizer et Esther hésitent. Rester ensemble, peu importe où on les emmène, ou confier leurs enfants à un inconnu, sans savoir quand iels se retrouveront ? À partir de là, l’histoire se divise et nous présente les deux possibilités.
Mon avis Qui ne s’est jamais posé la question de savoir quelle direction sa vie aurait prise s’iel avait fait des choix différents ? Au cœur de la Seconde Guerre mondiale et dans l’horreur de la déportation, Amélie Antoine propose deux histoires possibles suivant le choix déchirant que font un père et une mère. D’un côté, on chemine avec la famille jusqu’à Auschwitz et, à leur côté, on découvre l’horreur des camps. De l’autre côté, on suit Hannah et Zelig dans leur nouvelle vie à la campagne où iels se cachent sous de nouvelles identités, en tentant de ne pas oublier qui iels sont. Ces deux histoires possibles sont d’ailleurs parfaitement représentées sur la couverture. Le récit est très documenté, on sent que l’autrice a fait beaucoup de recherches et, si l’horreur est bien présente, il y a toute de même une forme de pudeur. Un roman poignant et bouleversant, mais qui rappelle aussi la force des liens familiaux, de l’entraide, de l’espoir qui naît parfois dans l’obscurité et surtout la chance qu’on a d’être en vie. Écrit dans le cadre du Feuilleton des Incos, 1096 jours fait partie de ces romans qu’on devrait mettre entre les mains de tous les ados, pour ne pas oublier.
En bref
Lors d’un cours d’histoire, Jeanne découvre la Seconde Guerre Mondiale. Bouleversée par la violence des hommes et la cruauté des combats, elle veut comprendre comment tout cela est arrivé, mais surtout comment l’humanité peut faire pour ne pas reproduire les mêmes erreurs.
Mon avis Bouleversant, percutant, poignant : autant de mots qui peuvent décrire ce roman. C’est avec beaucoup de sensibilité et de justesse que Kochka nous entraîne dans la vie de Jeanne, cette jeune adolescente confrontée brusquement à la violence de la guerre. J’ai adoré faire sa rencontre, tout comme j’ai aimé découvrir de nouveaux personnages à ses côtés. Mais surtout, j’ai trouvé sa façon de penser extrêmement intéressante. Si les autres élèves de sa classe semblent avoir intégré le cours sur la guerre comme n’importe quel autre, Jeanne en est, elle, complètement bouleversée. Sa démarche pour en apprendre plus sur l’histoire de son pays, la passion et le cœur qu’elle y met… j’ai trouvé cela très touchant. C’est un regard étonnamment doux qui est porté sur la guerre, qui ne lui enlève pourtant pas sa dureté et sa cruauté. La plume de Kochka nous invite simplement dans la tête d’une jeune fille qui est confrontée à la violence du monde et qui essaie de lui donner un sens, avec fougue et espoir.
L’invitée de la semaine
Cette semaine, on a proposé à Kochka de répondre à trois questions à propos de son roman, La Guerre de Jeanne.
Comment est né ce roman ?
L’idée de ce roman est née dans l’esprit de Céline Vial, éditrice aux éditions Flammarion. C’est elle qui est venue vers moi, comme elle l’avait déjà fait précédemment pour « Frères d’exil ». Elle m’a demandé si, à l’occasion de la commémoration du 80e anniversaire de la libération du camp allemand nazi de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, je pouvais écrire un roman qui se situerait pendant la Seconde Guerre mondiale.
Tout en moi a d’abord freiné des quatre fers. Le sujet était trop difficile. Je n’avais pas les épaules pour bien le traiter. Car je ne suis pas du tout historienne ! L’Histoire, c’était ma bête noire au collège et au lycée, et avec le temps, je n’ai rien rattrapé de mes lacunes. J’ai un cerveau qui, dans certains domaines, est une véritable passoire. Il était hors de question que je dise des bêtises.
Mais j’ai quand même demandé à réfléchir. Ça m’aurait embêtée de refuser. Je me serais déçue moi-même. Parce que j’aime les défis, et parce que, quand j’ai commencé à écrire, je me suis promis d’accepter dans la mesure du possible tous les sujets qu’on me soumettrait. De plus, je ne crois pas au hasard : si une demande me parvient, c’est qu’elle doit me parvenir. Et enfin, essayer de répondre à cette demande était l’occasion d’aller fouiller une zone qu’autrement, je n’aurais sans doute pas prospecté.
J’ai donc déposé dans mon for intérieur le sujet que Céline Vial me soumettait, et j’ai observé ce que ça enclenchait.
Une semaine plus tard, une idée s’est imposée en moi avec force : je pouvais traiter de la Seconde Guerre mondiale aujourd’hui, en me situant en 2025 dans l’esprit d’une adolescente. Ainsi, je n’avais pas à imaginer un scénario se déroulant en un autre temps que je n’ai pas vécu moi-même. Je réduisais ainsi nettement le risque de dire des bêtises, ou celui d’écrire quelque chose de maladroit qui sentirait « le fabriqué ».
Pourquoi avoir choisi de confronter une adolescente à une guerre qu’elle n’a pas connue ?
Au-delà de ce que j’ai expliqué au-dessus, je ne crois pas vraiment dans le concept d’espace-temps. Le devoir de mémoire consiste justement « à se faire du passé un présent ». C’est une phrase que j’ai prononcée dans l’ouvrage. Il s’agit de garder à l’esprit ce que le passé nous a enseigné pour que ses leçons ne nous échappent pas. Nous sommes le fruit du passé. Il est inscrit en nous. Nous devons porter en nous l’évolution. D’une certaine façon, ne sont véritablement passées que les choses qui ont été oubliées, et alors elles risquent de se représenter pour se rappeler à nous.
Par ailleurs il me semble intéressant de confronter une personne à une situation dramatique passée, parce qu’ainsi cette personne l’aborde avec du recul, en se sentant moins ou pas du tout impliquée, en prenant moins parti pour tel ou tel pays. Même si Jeanne l’aborde avec sa fougue et son hyper sensibilité.
Enfin, confronter Jeanne à une guerre qu’elle n’a pas connue est une façon, par ricochet, de l’amener à se questionner sur les guerres présentes, parce que peut-on dire, au vu de ce qui se passe aujourd’hui dans l’actualité, que le monde a véritablement évolué ? Et est-ce au monde d’évoluer, ou est-ce aux hommes de le faire individuellement ? La Terre n’est peut-être qu’une formidable et parfaite école où chacun est amené à faire éclore son humanité.
Avez-vous rencontré des difficultés dans l’écriture de cette histoire ?
J’ai peut-être eu moins de difficultés avec ce texte qu’avec d’autres curieusement. En effet, le fait qu’il m’ait été demandé, la confiance qu’on m’a accordée, le fait que l’éditeur ait eu une attente qu’il ne fallait pas décevoir, et le fait que j’avais une échéance assez proche pour rendre mon travail, m’ont d’une certaine façon obligée, une fois le projet accepté, à ne plus me poser trop de questions.
Alors que s’imposait l’idée que j’allais confronter une jeune fille d’aujourd’hui à la Seconde Guerre mondiale, s’imposait pour moi l’idée que l’ouvrage devrait se terminer sur le silence et sur des roses. En effet, toute chose appelant son contraire, le texte devrait parler de fraternité, parce que la guerre c’est l’inverse de la fraternité ; et aussi parce que c’est en temps de guerre que la fraternité se manifeste de façon très aiguë sous le manteau : la résistance se met en place. « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ».
N’ayant pas de temps à perdre à échafauder un scénario, et ne sachant d’ailleurs pas le faire (j’écris la plupart du temps en aveugle ; je me laisse mener par l’intuition), j’ai donc pris la main de Jeanne autant qu’elle m’a prise par la main, et c’est elle, je crois, qui s’est choisie cet ami, Sidoine, qui est aussi posé qu’elle ne l’est pas. Et en même temps que Jeanne et Sidoine émergeaient en moi, je lisais et visionnais tout ce que je trouvais sur le sujet.
Et, cerise sur le gâteau, comme je confiais à une grande amie, Jacqueline Caulet, ce sur quoi je travaillais, elle m’a dit « j’ai quelque chose pour toi ! ». Et elle m’a parlé de son grand-père François Caulet qu’elle n’a pas connu, résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, dont je parle dans l’ouvrage, et elle m’a montré une photo du stylo-soldat… Et voilà, j’avais la matière !
En somme, la véritable difficulté que j’ai rencontrée dans l’écriture de cette histoire a été d’accepter le sujet. Ensuite, je me suis concentrée, j’ai fait confiance et ça m’a emportée.
Bibliographie sélective :
- La Guerre de Jeanne, roman, Flammarion Jeunesse (2025).
- Papi Jack et le nouveau monde, roman, Thierry Magnier (2025).
- La maison des mots perdus, roman, Flammarion Jeunesse (2023).
- Le rat des villes et le rat des champs, album illustré par Béatrice Rodriguez, Père Castor-Flammarion (2022).
- Les animaux de l’arche, album illustré par Sandrine Kao, Grasset Jeunesse (2017).
- Frères d’exil, roman, Flammarion Jeunesse (2016).
- Le petit grand samouraï, album illustré par Chiaki Miyamoto, Tom’Poche (2016).
- Le merveilleux voyage de Nils Holgersson, album illustré par Olivier Latyk, Père Castor (2016).
- Bambi, album illustré par Sophie Lebot, Père Castor (2016).
- Raiponce, album illustré par Sophie Lebot, Père Castor (2016), que nous avons chroniqué ici.
- Les musiciens de Brême, album illustré par Amélie Dufour, Père Castor (2015), que nous avons chroniqué ici.
- Les cygnes sauvages, album illustré par Charlotte Gastaut, Père Castor (2014), que nous avons chroniqué ici.
- À l’heure du loup, album illustré par Les Mamouchkas, Ricochet (2013), que nous avons chroniqué ici.
- Le rossignol et l’empereur de Chine, album illustré par Qu Lan, Chan-Ok (2013), que nous avons chroniqué ici.
- Peau d’âne, album illustré par Charlotte Gastaut, Père Castor (2012), que nous avons chroniqué ici.
- Dans ma ville, il y a…, album illustré par Fabienne Cinquin, Ricochet (2012), que nous avons chroniqué ici.

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.

