Au programme de l’hebdo de cette semaine : deux albums, deux romans et une invitée, Célia Garino.
En bref
Dans la salle des fêtes, c’est jour de vote. Pour ou contre la chasse ? Si beaucoup ont voté pour (principalement des humain·es et des chien·nes), il y a trois votes contre : deux écureuils et une hase. Pour ces trois-là, c’est non, non et non. Elleux, ce qu’iels veulent c’est la paix, pas se faire tirer dessus comme la hase qui s’est pris une balle dans l’oreille ! Est-ce qu’un jour iels auront enfin la paix ?
Mon avis Chaque album d’Eva Lindström est, pour moi, un événement. Chaque fois qu’un nouveau paraît, j’ai hâte de le découvrir. Cette grande autrice-illustratrice qui a reçu le très prestigieux Prix Astrid Lindgren en 2022 (et qu’on avait eu la chance de recevoir ici) a un univers bien à elle et ce nouvel album est lui aussi vraiment original. Bien entendu, on a déjà lu des albums sur des animaux pas ravis de la chasse, mais le ton ici est différent. La façon dont s’expriment les écureuils m’a particulièrement réjoui (le texte est un bonheur à lire à voix haute, la traduction d’Aude Pasquier n’y est pas pour rien). Et, bien sûr, il y a ces dessins à l’aquarelle qui sont si particuliers (très scandinaves, finalement) : des illustrations qui ne tiennent pas compte des perspectives et des proportions, qui ne cherchent pas à séduire à tout prix. Avec À bas la chasse ! (rien que ce titre…), Eva Lindström signe une nouvelle fois un très bon album.
En brefJo est une petite souris qui vit à l’intérieur d’un pot de fleurs suspendu dans la serre de Marguerite, une vieille dame vivant seule avec son chat au sein d’une demeure paisible. Cette dernière s’y installe chaque jour pour raconter des histoires à son fidèle compagnon et à ses plantes. Jo ne manque aucune séance de lecture, mais ce, bien cachée (faute au chat) ! Un après-midi printanier, lors d’une promenade en forêt, elle découvre une vieille bille ébréchée et se met alors à concevoir ses propres histoires.
Mon avisÀ travers ses trouvailles, Jo imagine une seconde vie aux choses oubliées ou égarées, en leur inventant des histoires. Ainsi, chaque objet récolté, aussi insignifiant soit-il, a une histoire à raconter. Par ce fait même, l’autrice-illustratrice invite ses lecteur·rices à reconsidérer les objets qui les entourent. Elle les invite également, dans un véritable cherche et trouve, à débusquer la petite souris qui se cache du chat, à travers des illustrations, riches et colorées, qui foisonnent de détails savoureux. Gros coup de cœur pour cet album poétique qui sensibilise à l’importance de regarder au-delà des apparences et à la richesse de l’imaginaire. Enfin, cet ouvrage fait la part belle à la lecture et au plaisir de raconter des histoires à voix haute ainsi qu’aux collections et collectionneur·euses en tout genre.
Irlande, XXe siècle. Deirdre, alors adolescente, est enfermée derrière les murs d’une blanchisserie, l’un de ces nombreux lieux appelés couvents de la Madeleine, pour être tombée enceinte hors mariage. Elle y fait la rencontre d’autres « pécheresses », des jeunes filles condamnées pour avoir été la proie des hommes, et subit avec elles les terribles conditions de vie et de travail propres à ces établissements.
Mon avis Les couvents de la Madeleine sont une réalité que j’ignorais complètement jusqu’à il y a peu. Bien qu’ayant quelques connaissances sur l’Irlande et son histoire, je n’aurais jamais pu imaginer que de telles choses s’y produisaient il y a encore une trentaine d’années. C’est en cela que ce roman est extrêmement important. Il met la lumière sur ces blanchisseries dans lesquelles des femmes ont été enfermées et maltraitées durant presque tout le XXe siècle. À travers le personnage de Deirdre, ancienne « Maggie », nom donné aux jeunes femmes qui vivaient dans ces couvents, Annelise Heurtier nous présente la cruelle réalité de ces établissements supposés aider les « pécheresses » à expier leurs fautes. C’est une lecture émouvante, percutante, bouleversante, mais tellement nécessaire ! Au-delà de nous présenter une terrible réalité, l’autrice nous propose également de rencontrer des personnages forts et touchants. J’ai trouvé le récit très intelligemment construit, apportant, en plus de l’aspect historique, un questionnement intéressant sur notre société actuelle et la violence. Entre leurs mains est un très beau roman, qui peut néanmoins s’avérer difficile à lire pour la dureté des actions qu’il relate.
En bref
Cette fois c’est sûr, c’est le placement de la dernière chance pour Kelvin, 15 ans. Des foyers, il en a écumé un certain nombre avant d’être systématiquement mis à la porte. Personne n’a encore compris qu’il ne voulait qu’une seule chose : qu’on lui fiche la paix ! La dernière lubie de l’Aide sociale à l’enfance ? L’envoyer au fin fond de la campagne normande chez Sonja, assistante familiale. Il y arrive en même temps que Yacine, un petit garçon autiste. Sur place vivent déjà Alicia, une fillette trisomique de 5 ans, Jézebel, une adolescente mutique, et Lolas, 16 ans, maman d’un enfant de 2 ans. Autant dire que pour la tranquillité, c’est plutôt mal barré…
Mon avis Troisième roman de Célia Garino, Un bout du monde réussit à nous tenir en équilibre parfait entre le rire et les larmes de la première à la dernière page. Les personnages imaginés par l’autrice sont tous plus attachants les uns que les autres et cultivent une complexité salutaire lorsqu’il s’agit de parler des enfances accidentées. Évidemment, les événements qui ont mené Kelvin jusque dans les foyers ont laissé une empreinte pleine de colère en lui, il a parfois du mal à s’en défaire, mais il sait aussi être à l’écoute de ses autres émotions, prendre du recul et s’ouvrir aux mains qui se tendent vers lui avec sincérité. Les différents types de handicap évoqués par l’autrice sont également mis en scène sans cliché, dans tout ce que leur réalité comporte d’intensité, de douleur et parfois d’étonnante simplicité. C’est le quotidien de tout ce petit monde que l’on suit, un joyeux bazar où se mêlent colère et grands moments de joie, mélancolie, tristesse infinie et puissantes amitiés. Le poids de leur passé traumatique s’y fait par moments plus léger pour laisser s’entrouvrir les possibilités d’un futur choisi. Je parlais de rires et de larmes. Le rire pour certaines situations cocasses ou dialogues entre les personnages. Les larmes lorsque chacun·e des pensionnaires de Sonja s’ouvre sur son passé et les horreurs vécues (certains sujets abordés sont difficiles, notamment la violence intrafamiliale). Une lecture extrêmement cathartique et des personnages profondément marquants : la recette pour un grand roman de la littérature adolescente !
L’invitée de la semaine
Aujourd’hui, nous recevons Célia Garino qui a sorti il y a quelques mois son troisième roman, Un bout du monde, aux éditions Sarbacane (voir la chronique ci-dessus).
Votre premier roman, Bienvenue à Oswald, a été publié lorsque vous aviez 21 ans. Était-ce votre premier manuscrit ?
Il s’agissait de mon premier manuscrit fini ! J’avais beaucoup de mal à finir les textes que je commençais. J’en avais des dizaines dans mon ordinateur, certains m’ont même suivie quelques années, mais je ne les ai pas terminés (ils sont encore au fin fond de mon ordi, quelque part… et toujours inachevés). J’avais écrit plusieurs nouvelles, mais je me suis donné, pour Bienvenue à Oswald, l’obligation de continuer jusqu’à une fin.
Qu’est-ce qui vous avait inspiré l’histoire de cette petite fille transportée dans un monde parallèle particulièrement inquiétant ?
Eh bien, mon inconscient ! J’avais fait un rêve particulièrement marquant, notamment une scène qui se trouve au milieu du livre. Je me suis réveillée avec la scène en tête et un mot : le Cadavreur. J’y ai pensé toute la journée. Je me souvenais de quelques bribes du « début » et de la « fin » de mon rêve, mais j’ai démêlé tout le fil du livre depuis cette scène centrale. Le monde d’Oswald est donc assez inquiétant puisqu’il est tiré de cauchemars… Qui tirent leurs inspirations, eux, de choses que j’appréciais alors, j’imagine.
Un bout du monde met en scène le personnage de Kelvin, un adolescent balloté d’un foyer de l’ASE (Aide sociale à l’enfance) à un autre. Vous êtes vous-même éducatrice spécialisée. Écrire ce roman était-il un moyen de rendre hommage à tous·tes les jeunes que vous croisez dans le cadre de votre travail ?
J’ai en effet croisé des « Kelvin » dans des colonies de vacances pour enfants de foyers et de familles d’accueil. Ce sont des moments de vie très forts qui m’ont beaucoup marquée. Mais, en réalité, je travaille principalement dans le handicap. Un bout du Monde était avant tout un moyen de rendre hommage aux enfants handicapés du roman (surtout Yacine et Alicia). Et puis, j’avais besoin d’un personnage neurotypique, puisque je n’ai pas envie de chausser les bottes, en point de vue interne, d’un personnage handicapé, qui serait un peu « cliché » puisque je ne vis pas son quotidien.
Vous l’avez dit, vous êtes spécialisée dans la question du handicap. On l’a vu cette année avec le gouvernement nommé en septembre : le handicap est un angle mort de la politique française. Quelles conséquences cela a sur votre travail au quotidien ?
Comme partout : l’argent. Pas de moyens, donc pas de plein de choses. Dans les institutions où je travaille sur la durée, en général, ça va. Mais j’ai fait des remplacements dans des endroits très touchés par le manque d’argent, notamment les structures avec des personnes présentant une faible autonomie où, par exemple, il ne faut pas utiliser plus de deux couches par jour par souci d’économie ! C’est parfois difficile de faire autant d’heures dans un travail aussi important pour la vie de la société, d’être si mal payée et d’avoir si peu de reconnaissance ! Quant aux formations, j’ai croisé beaucoup de gens qui n’étaient pas formés. Une fois, j’ai même croisé une femme de ménage qui avait été appelée dans les couloirs la veille pour venir remplacer une aide-soignante le lendemain. Ou encore un moniteur de cheval, des décoratrices, une agricultrice qui venaient compléter leurs heures ici…
Dans Un bout du monde, deux de vos personnages sont autistes et une autre est atteinte de trisomie 21. Vous mettez en scène avec beaucoup de justesse la complexité et les nuances des vies avec ces types de handicap. Quels sont les principaux clichés qui pèsent encore sur les représentations de ces particularités dans les productions culturelles ?
J’ai l’impression qu’il y a handicapé et handicapé. On est un peu dans le mythe du bon sauvage : plus le bon handicapé fait comme nous, meilleur il est.
Mais je crois que les deux clichés qui m’agacent le plus, ce sont :
– les trisomiques sont gentils ;
– les autistes sont ultra intelligents.
Les gens handicapés sont comme tout le monde, il y a tous les caractères, toutes les intelligences et ces clichés qui subsistent sont vraiment dus à la culture populaire. J’ai remarqué que les personnes handicapées sont souvent présentées comme des êtres plus purs ou plus innocents, ce qui tend à les transformer en objets de pitié ou de vertu morale. Pour le TSA (trouble du spectre autistique), quand les gens pensent « autiste » ils pensent à l’autiste « savant », style Rain Man (qu’ils appellent « autiste de haut niveau », comme si les autres étaient de bas niveau). Mais il y a beaucoup de personnes autistes qui ne présentent pas ce cas. L’autisme pâtit du « danger de l’histoire unique » où une seule représentation d’un point de vue est intégrée par une grande partie de la population et crée donc un stéréotype bien ancré. Il y a aussi l’absence de représentation de l’autisme au féminin. Mais oui, les grands absents, ce sont les handicapés qui ne nous ressemblent pas, qui ne parlent pas, qui ne sont pas en fauteuil… C’est le cas des deux personnages autistes de mon livre.
Je trouve que le handicap est, de fait, un grand absent de partout : il est ignoré et cela crée de la mésinformation. Avant de faire mon premier séjour adapté, je n’avais jamais « vu » de personne handicapée : j’en avais seulement croisé dans la rue ou à l’école, de loin. Honnêtement, je ne savais même pas qu’il existait un si grand spectre du trouble autistique. En tout cas, les handicapés sont de fait « cachés » dans la société. Maintenant, je ne me rends plus compte de tout ça, parce que ce sont les gens que je côtoie le plus.
À l’inverse, quelles œuvres (livres, films, séries…) pourriez-vous nous conseiller pour une représentation juste du handicap ?
Pour les préados, j’ai lu le super Les Étincelles invisibles (Elle McNicoll, École des loisirs), qui était très juste sur le sujet. En série, j’ai vu récemment – et jamais fini – (attention, choix détonnant) Geek Girl (Declan O’Dwyer, Netflix) : superbe représentation du spectre au féminin (au-delà du scénario rose praline), même s’il me semble que ce n’est jamais dit ouvertement.
En film, j’avais beaucoup aimé Hors normes (Nakache et Toledano), très juste aussi, avec de supers acteurs handicapés. Il y a aussi Un p’tit truc en plus (Artus). Et si vous relisez L’Attrape-cœurs de Salinger (Robert Laffont) en vous disant que le personnage principal est autiste – et l’auteur aussi sans doute – ça donne une belle dimension au bouquin.
Vos deux derniers romans mettent en scène des familles nombreuses (que leurs membres soient liés par le sang ou non). Les personnalités fortes et affirmées des un·es et des autres s’y côtoient dans un joyeux bazar. D’où vous vient cet intérêt pour le collectif ?
Je n’avais jamais trop été dans le collectif avant la fin de mon adolescence. Mais j’ai adoré mes premières colos en tant qu’animatrice, mes premiers séjours adaptés quand j’avais 18 ou 19 ans et les suivants. C’étaient des moments clefs de ma vie, j’attendais chaque colo/séjour avec impatience et ce sont encore de beaux souvenirs. C’était ma liberté, une vraie respiration. Une part de moi est née dans ce collectif et c’est cette part de moi que j’ai choisi de suivre.
Quelles ont été les lectures marquantes de votre enfance et de votre adolescence ? Est-ce durant ces lectures que votre désir de devenir autrice est né ?
Je lisais beaucoup les Marie-Aude Murail (Miss Charity !), les Harry Potter et beaucoup de livres moins connus dont j’ai même oublié les titres. J’en lisais des dizaines par mois. J’adorais aussi les mangas comme Nana ou Détective Conan. En fait, tout ce que j’avais à portée de main dans ma bibliothèque communale. Mais j’ai arrêté de lire au milieu de l’adolescence, faute de romans qui m’intéressaient. La littérature ado/YA n’était pas encore ce qu’elle est aujourd’hui et la littérature adulte était beaucoup trop centrée sur les hommes de 50 ans en ouin-ouin de la vie. Je m’y remets doucement et je trouve plein de choses à lire ! Et même si toutes ces lectures ont forcément un lien avec l’écriture, je crois que je vois l’écriture et la lecture comme deux choses différentes. Finalement, j’ai toujours écrit même, et surtout, quand je ne lisais plus. J’écrivais ce que je voulais lire !
Avez-vous de nouveaux projets d’écriture dont vous pourriez nous parler ?
Trop pour être synthétique ! J’ai toujours plusieurs textes en travail, mais parfois il y en a un dans lequel je me sens vraiment « chez moi » et c’est celui-ci que je continue jusqu’au bout. En ce moment, je suis sur plusieurs à la fois, donc je n’ai pas encore trouvé le prochain « chez moi »…
Bibliographie :
- Un bout du monde, roman, Sarbacane (2024) que nous avons chroniqué ci-dessus.
- Les Enfants de Feuillantines, roman, Sarbacane (2020), que nous avons chroniqué ici.
- Bienvenue à Oswald, roman, Courtes et Longues (2019).
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Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.





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