Au programme de l’hebdo de cette semaine : trois albums, un roman et une invitée, Marie Reppelin.
En bref
Devant une photo deux sœurs discutent. L’aînée explique à la petite que, sur ce cliché, elle était au parc avec ses parents, mais la seconde ne comprend pas, où était-elle à ce moment-là ? Pas née ? Ça veut dire quoi ? On est où quand on n’est pas né·e ? Au ciel ? Aucune réponse de la grande sœur ne va à la petite, mais, tout à coup, il lui vient une théorie…
Mon avis Quel bonheur que ce dialogue entre enfants (sous l’œil amusé des parents qui accomplissent pendant ce temps des tâches du quotidien) ! C’est une question (légitime !) que posent nombre d’enfants : où étaient-iels avant d’être né·e ? Le dialogue sonne particulièrement juste (tout comme les airs désespérés que prend l’aîné en écoutant les théories fumeuses de sa petite sœur), et l’on se régale à les lire à voix haute. C’est Emma Adbåge qui illustre le texte de Jujja Wieslander et je suis décidément très fan de cette illustratrice (également autrice sur d’autres projets). Sa façon de dessiner les corps (loin d’être parfaits), l’intérieur de la maison (tout n’est pas rangé, un crayon traîne sous la table, l’aspirateur a été abandonné dans le salon après avoir été utilisé…) ou les scènes de vie en arrière-plan (pendant que les enfants parlent, les adultes arrosent des plantes, épluchent des légumes, préparent le repas…) me séduit particulièrement, car ça sonne juste. Emma Adbåge n’embellit pas les choses, elle raconte la vraie vie.
En bref
Un ours remonte le fil de l’enfance, à l’époque où les adultes lui ont montré les mots pour savoir quoi en faire. Mais, bien vite, il comprend que les mots ne contiennent pas assez, qu’ils ne rendent pas compte de toutes les subtilités intérieures et extérieures. Dès lors, il saisit l’importance du silence. Saurez-vous l’écouter ?
Mon avis Chéri par les un·es, angoissant pour les autres, le silence est une expérience que l’on appréhende différemment selon ce qu’il évoque en nous. Souvent présenté comme un vide (l’absence de parole) ou un néant (l’absence de bruit), il est pourtant porteur d’une multitude de nuances, de respirations, de murmures subtils que l’on ne sait plus écouter. D’ailleurs, cet album – illustré en noir et blanc avec beaucoup de finesse, où onirisme et paisibilité s’entremêlent – précise que la langue bulgare opère la différence entre le silence qui est l’absence de bruit et le silence qui est l’absence de paroles, grâce à deux termes distincts, quand la langue française n’en a qu’un seul. La phrase « Écoute-moi quand je garde le silence » prononcée par l’ours contient dès lors la substantifique moelle du message que les artistes souhaitent faire passer. Iels invitent par là-même, en effet, les jeunes lecteur·rices à une exploration profonde du silence et rappellent alors que l’absence de parole est parfois beaucoup plus porteuse de sens qu’on ne le croit. Ainsi, à travers l’histoire d’un ours, l’album nous montre que le silence n’est pas seulement l’absence de bruit, mais qu’il devient un espace riche en émotions, en pensées et en sensations. C’est donc avec une sensibilité et une subtilité sans pareilles, tant sur le fond que sur la forme, que l’album convie, en filigrane, ses lecteur·rices à être attentif·ves au silence des enfants, devenant un langage à part entière.
En bref
Sangita Jogi est née dans le Gujarat en Inde. Mariée très jeune, elle vit au Rajasthan avec la famille très traditionnelle de son époux. Lorsqu’elle ne s’occupe pas de la maison ou de ses enfants, elle dessine et rêve à toutes les femmes qu’elle pourrait être si sa vie avait pris un autre tournant. Celles qu’elle voit à la télé, dans des films ou aux actualités. Ces femmes qu’elle appelle « modernes » et qui lui font apercevoir qu’une autre réalité est possible.
Mon avis
Sorti au mois d’octobre dernier, cet album méritait que l’on déroge à notre nouvelle règle sur les chroniques de nouveautés (je ne l’ai lu que récemment mais je voulais absolument en parler ici). Avant de vous donner mon avis, il faut que je vous raconte l’histoire de ce livre. À l’origine, Gita Wolf, l’éditrice indienne de Toutes les femmes que je pourrais être, travaillait avec la mère de Sangita Jogi, elle-même artiste. La mère a montré les dessins de sa fille à Gita qui est immédiatement tombée sous le charme de son style brut, naïf et empreint d’une vraie fougue et d‘une soif de liberté. Malgré un quotidien régi par les contraintes de sa vie de famille, Sangita Jogi a pu rencontrer deux fois l’éditrice et ainsi travailler sur la parution de son livre. Le texte qui est arrivé jusqu’à nous a été écrit en anglais par Gita Wolf d’après le récit oral en gujarati de Sangita Jogi. Les dessins sont ceux de l’artiste, colorisés par la maison d’édition avec l’accord de la dessinatrice évidemment. Toutes ces femmes que je pourrais être est un ouvrage épais composé d’un très grand nombre d’illustrations de femmes toutes plus flamboyantes les unes que les autres, toujours dans l’action.
Qu’elles dansent, marchent, fassent du sport, jouent de la musique, travaillent assises à un bureau ou jouent face à une caméra, les femmes dessinées par Sangita Jogi débordent d’une énergie folle. Son style est à la fois figé (en deux dimensions) et très dynamique, notamment grâce à la multitude de détails et de motifs sur les tenues ou les accessoires portés par les femmes, mais aussi dans les paysages et les décors qui les entourent. Le texte qui accompagne tout cela peut paraître simpliste, mais il est l’expression sincère du désir de l’autrice de connaître un destin bien plus vaste que celui qui lui a été donné de vivre jusqu’à présent. Elle y dit toute l’admiration qu’elle a pour les femmes « modernes », celles qui ont la possibilité de faire des choix, de s’exprimer par différents moyens, notamment artistiques, celles qui voyagent. J’ai été profondément touchée par cet album qui, je trouve, permet de déplacer notre regard. Sangita Jogi est fascinée par tout ce que, dans les pays occidentaux, nous avons tendance à fustiger : la culture de l’image, du paraître, la consommation, le capitalisme… Nous baignons dedans au quotidien, jusqu’à une (légitime) indigestion, mais désirer nous en éloigner est un véritable privilège. Pour certaines femmes, il s’agit d’un objectif vers lequel tendre pour enfin espérer atteindre une forme de liberté. Leurs voix sont importantes et des publications comme celle-ci sont une manière de les amplifier. À nous de les écouter.
En bref
Dans un monde où les dragons menacent la population et où le soleil ne brille qu’une année sur deux, la déesse Oria désigne quelques Élu⸳es qui se voient octroyer des pouvoirs. Ainsi se développe la Légion, armée humaine où sont formés les Élu⸳es pour combattre les dragons. Lorsque Liv Aubrey est touchée par la déesse, elle comprend que sa vie est sur le point d’être bouleversée. Arrachée à sa famille, elle rejoint l’Académie pour suivre l’entraînement intensif de la Légion, sous les ordres du froid et distant Rylen Al’Sol. Si Liv s’adapte tant bien que mal à sa nouvelle routine, son quotidien se complique encore quand elle commence à remettre en question tout ce à quoi elle a toujours cru.
Mon avis Marie Reppelin s’est définitivement fait une place dans le monde de la fantasy francophone ! Après sa saga La Carte des Confins, elle revient aux éditions Pocket Jeunesse avec une nouvelle série : Affronter la nuit. Dragons, guerre, politique, formation militaire… On retrouve dans ce roman tous les codes et clichés du genre, habilement réinvestis au service d’une histoire aussi captivante qu’addictive. La plume de Marie Reppelin est fluide, rendant la lecture agréable et facile. Elle sème, au fil du récit, plusieurs indices promettant un second tome aussi complexe qu’explosif ! Ce premier volume est davantage introductif, se concentrant sur l’entraînement militaire et posant les bases d’un monde dirigé par des dirigeant⸳es corrompu⸳es, mais pour autant, on ne s’ennuie pas ! Les personnages sont particulièrement attachants et forment cette found family que j’aime tant retrouver dans mes lectures. Affronter la nuit est un roman qui n’ira pas sans vous rappeler Hunger Games et Divergente et qui saura, de ce fait, séduire les adeptes du genre !
L’invitée de la semaine
Cette semaine, on a posé quelques questions à Marie Reppelin, l’autrice du roman Affronter la nuit, sorti il y a quelques semaines aux éditions Pocket Jeunesse (voir la chronique ci-dessus).
Pourrais-tu nous parler de ton dernier roman, Affronter la nuit ?
Affronter la nuit nous plonge dans un univers où le jour et la nuit durent respectivement une année complète. Quand la Grande Nuit débute, les dragons attaquent le pays et les seules qui peuvent les défendre sont des personnes touchées par la Déesse Oria qui leur insuffle une partie de ses pouvoirs. Ces Élus sont envoyés à l’Académie pour apprendre à se battre et à maîtriser leurs pouvoirs… et c’est le destin qui attend Liv. Entre rencontres, entraînements et découvertes de secrets bien gardés, sa formation ne s’annonce pas de tout repos…
Affronter la nuit, comme La Carte des Confins, est une saga de fantasy. Qu’est-ce que tu aimes dans ce genre ?
J’aime la liberté créative que cela permet d’avoir quand on crée un univers ! Et, dans le même esprit, dans j’aime imaginer l’évasion que cela apporte aux lecteurs que de partir à l’aventure dans un monde rempli de dangers et de magie…
Les dragons tiennent une place importante dans Affronter la nuit. Pourquoi avoir choisi de mettre en scène ces créatures ?
Ce sont des créatures qui m’ont toujours intéressée, depuis ma première lecture d’Eragon il y a des années ! J’ai toujours eu envie d’écrire un roman les mettant en scène, mais je n’avais pas l’idée qu’il me fallait pour les intégrer, jusqu’à ce que j’aie l’idée pour Affronter la Nuit où ils étaient les ennemis parfaits pour Liv et ses amis !
Quelles sont tes sources d’inspiration ?
Eragon pour les dragons, un peu de Divergente pour les castes dans l’Académie, un brin d’Hunger Games pour les scènes du début… Et de manière générale, des éléments que j’ai sans doute inconsciemment pris dans différentes lectures que j’ai pu faire !
Qui sont tes premier·ères lecteur·rices ?
J’ai des personnes qui m’ont découverte sur Wattpad et qui me suivent encore aujourd’hui et ça me touche tellement… C’est grâce au soutien de ces personnes qui ont accueilli La Carte des Confins en librairie que je peux continuer à vivre ce rêve d’écriture aujourd’hui, alors un grand merci à tous mes lecteurs !
Comment parviens-tu à concilier ta vie de libraire, de créatrice de contenu et d’autrice ?
Ce n’est pas toujours facile car il s’agit de trois activités extrêmement prenantes aussi bien en termes d’énergie que de temps ! Mais c’est aussi trois aspects différents d’un univers que j’aime et qui me fascine : le monde du livre. Pour l’instant et avec quelques sacrifices (notamment sur mes heures de sommeil), je parviens à tout mener de front mais je rêve de pouvoir mieux équilibrer tous ces aspects de ma vie…
Qu’est-ce que tu lisais quand tu étais enfant et adolescente ? La fantasy a-t-elle toujours fait partie de tes genres de prédilection ?
J’ai effectivement toujours été attirée par la fantasy et l’évasion qu’elle permet. C’est mon genre de prédilection, mon genre doudou, vers lequel je reviens toujours même maintenant que j’ai des goûts plus larges. J’ai grandi avec Harry Potter, Percy Jackson, les romans de Pierre Bottero et ceux d’Erik L’Homme, des modèles de fantasy middle grade qui ont fait de moi la lectrice et l’autrice que je suis aujourd’hui !
Et que lis-tu en ce moment ? Un coup de cœur à nous partager ?
Je viens de terminer le troisième tome de Crookhaven de J.J. Arcanjo qui est paru chez PKJ et je suis accro à cette série jeunesse ! C’est du 10+ et c’est aussi intelligent qu’original, vraiment, j’adore ! L’histoire d’un jeune voleur qui entre dans une académie lui aussi, mais pas pour combattre des dragons, plutôt pour apprendre à voler correctement…
En mettant de côté la suite d’Affronter la nuit, as-tu d’autres projets ? Pourrais-tu nous en dire quelques mots ?
J’ai plusieurs idées pour la suite : des projets de fantasy ado, toujours, mais aussi, peut-être, si j’arrive à faire quelque chose de cette idée qui me trotte dans la tête, un projet de romance plus adulte… À voir ce que ça donnera et surtout, ma priorité est le second tome d’Affronter la Nuit qui doit sortir fin 2025 et que je dois donc terminer sous peu !
Bibliographie
- Série Affronter la nuit, roman, Pocket Jeunesse (1 tome, 2025), que nous avons chroniqué ci-dessus.
- Série La Carte des Confins, romans, Pocket Jeunesse (4 tomes, 2021-2024).

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.


