Au programme de l’hebdo de cette semaine : deux romans, une BD et deux invité·es pour notre rubrique Du berger à la bergère : Maëlle Desard et Martin Meyronne.
En bref
Un jour d’hiver, Suzie fait les magasins avec sa mère. Sur le chemin du retour, la petite fille, ni vu ni connu, dépose son ancien gilet aux pieds d’un jeune garçon qui mendie sur le trottoir avec sa famille. Dix années plus tard, le hasard les réunira dans un musée.
Mon avis Après Mademoiselle Vole qui contait l’histoire d’Hana – petite fille ayant fui la guerre dans son pays et réfugiée en France, qui dort la nuit, avec sa mère, dans un musée –, nous retrouvons le duo Gillot-Morison pour une œuvre tout aussi engagée et puissante où le lieu symbolique du musée tient, là encore, une place importante. Dans ce petit roman à deux voix, où alternent le récit de Suzie et celui d’Idris, paragraphe après paragraphe, les lecteur·trices se rappellent, avec émotion, que chaque petit geste spontané compte. En effet, l’élan de générosité gratuit qui conduit Suzie à donner son gilet à Idris émeut les lecteur·rices. D’autant plus, que ni l’un ni l’autre ne se connaît. Mais le don du gilet devient bien plus que le don d’un vêtement. Il renferme le symbole de toute une humanité et de tous les espoirs. Et ce n’est pas rien par les temps qui courent. Car rien n’est perdu tant que la générosité et la bonté sont permises. Cette histoire lumineuse le rappelle avec brio. Dix ans plus tard, les chemins de Suzie et d’Idris se croiseront à nouveau… Je vous laisse découvrir ce récit et ces illustrations qui ont le pouvoir de « réchauffer [l’] enfance», comme nous le rappellent les personnages à la page 41 du livre, et le cœur des adultes, tout en nous invitant à nous questionner sur la place que l’on accorde aux refugié·es.
En bref
Lorsqu’un phénix apparaît dans leur vie, Anthéa, Cyril, Robert et Jane ont de la peine à y croire. Pourtant, l’oiseau légendaire se met à leur parler et leur annonce quelque chose de plus extraordinaire encore : le tapis de leur salon est magique. Pour les enfants, c’est le début de tout un tas d’aventures aussi excitantes qu’effrayantes !
Mon avis Edith Nesbit est pour moi une valeur sûre de la littérature jeunesse. Avoir la possibilité de découvrir ses récits en français est, je le crois, une vraie chance ! Le phénix et le tapis volant nous propose de suivre les enfants rencontrés dans La dernière fée des sables, mais nul besoin de l’avoir lu pour comprendre l’histoire (même si, l’ayant adoré, je vous le conseille fortement). C’est un vrai plaisir de suivre cette adelphie dans leurs aventures. Ça reste un schéma assez attendu : un événement magique bouleverse la vie des enfants, leur donnant la possibilité de faire des vœux, qu’Anthéa, Cyril, Robert et Jane utilisent plus ou moins à bon escient. Sans tomber dans le récit moralisateur, Edith Nesbit permet à ses héros et héroïnes d’apprendre de leurs erreurs et de devenir de meilleures personnes à chaque nouvelle déconvenue. Et il est impossible de s’ennuyer à leurs côtés ! C’est encore une fois un très bon roman jeunesse qui, bien qu’ayant plus d’un siècle, est toujours aussi moderne et agréable à lire !
En bref
Dans un magasin de déguisements, Dédé essaye le costume du King, pendant que Jimmy tente celui de Superman. Selma ne comprend pas pourquoi, en tant que femme, on lui propose des déguisements où l’on voit tout son corps ou des costumes sexualisés, pendant que les hommes, eux, peuvent incarner des personnages puissants et forts. Et s’il y avait un souci avec la masculinité ? Et si les hommes faisaient partie du problème, mais aussi de la solution ?
Mon avis Après l’excellent Feminists in progress (chroniqué ici), voici Mecs in progress ! Cette nouvelle BD, Lauraine Meyer la destine aux hommes qui veulent s’éduquer et être moins toxiques envers les femmes (rappelons que ce n’est pas aux femmes, individuellement, d’éduquer les hommes). À travers l’histoire de deux hommes qui découvrent quels comportements ne sont plus admissibles, Lauraine Meyer fait passer énormément de messages, aidée par Noëlla Bugni-Dubois (de Nos alliés les hommes), qui signe des textes passionnants qui complètent la BD. Là où le pari est totalement réussi d’après moi, c’est que, bien souvent, ce genre d’ouvrage ne « prêche que les convaincus », or ici, Lauraine Meyer fait ouvrir les yeux sur bien des sujets auxquels on ne pense pas toujours, même si l’on est au fait de ces questions. Une BD à offrir à tous les hommes donc, ceux qui pensent être déjà en déconstruction (comme moi, vous éviterez sans doute le terme « déconstruit » après avoir lu la BD) et les autres…
Les invité·es de la semaine
Cette année encore, on vous propose tout l’été notre rubrique Du berger à la bergère, un rendez-vous qui vous plaît beaucoup — vu vos retours — et qu’on aime beaucoup nous-mêmes. Tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trices et des illustrateur·trices qui posent trois questions à une personne de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e de poser trois questions à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Élo et Krocui, Anne Terral et Inbar Heller Algazi, Marion Piffaretti et Héloïse Solt, cette semaine c’est Maëlle Desard qui a choisi de poser ses questions à Martin Meyronne !
Maëlle Desard : Tu es très généreux dans tes textes, avec une bienveillance et un côté malin qui me parlent énormément. Est-ce que c’est quelque chose de naturel, ou sur lequel tu travailles particulièrement ?
Martin Meyronne : À l’origine, c’est avant tout ce que j’aime lire et ce que j’aime écrire ; les deux choses combinées font que je le fais plutôt instinctivement à l’écriture ! Ce côté « malin », je le dois beaucoup à comment mes personnages s’imposent à moi. J’écris à la première personne, et pouvoir porter leur voix m’offre une liberté dans leur incarnation. Ça coule tout seul. Ça se manifeste sans que j’aie à me creuser la tête à outrance. Lorsqu’ils me viennent, mes personnages déposent avec eux le bagage de leur personnalité et je compose avec !
Maëlle Desard : Écrivain-lecteur, ou lecteur-écrivain ? Quelle est ta relation à la lecture, et a-t-elle nourri ton envie d’écrire ?
Martin Meyronne : Clairement écrivain-lecteur !
Je m’explique. J’ai eu une grosse panne de lecture en étant ado. Je crois que j’avais été un peu dégoûté de la vision de la lecture par les œuvres obligatoires du programme. Ça a complètement biaisé la vision que j’avais sur ce qui existait. Pour autant, j’écrivais. Beaucoup. J’écrivais comme
ça me venait, de la manière la plus brute qui soit — avec une portée très cinématographique. Le cinéma a une grande influence sur mes livres, et c’est cette dimension imagée que mes lecteurices soulèvent souvent ! Si je suis très vite retombé dans la lecture (que je n’ai plus quittée depuis), cet aspect visuel ne m’a jamais quitté. J’aime me dire que cette première approche que j’ai eue me permet de jouer sur une dualité assez chouette aujourd’hui !
Maëlle Desard : Si tu devais donner un conseil à un toi qui démarres dans l’écriture, quel serait-il ?
Martin Meyronne : Ça va paraître un peu incohérent avec ce que j’ai dit au-dessus, mais… LIRE !
J’ai commencé à écrire jeune. Je me suis fait ma plume, mais comme tout art, il y a des structures, des codes, que j’ai rattrapés au fil de l’eau. Lire est une merveilleuse manière de décortiquer les approches des autrices. De s’en nourrir.
Et puis, bien sûr, écrire. Toujours écrire. Des textes courts. Des nouvelles. Des débuts de roman… et parfois même des fins ! Tout vient petit à petit. Practise makes perfect. Échanger avec d’autres auteurices pour récolter des avis extérieurs. Ne pas avoir peur de la critique, tant qu’elle est constructive ! L’écriture, c’est une merveilleuse aventure, parfois avec des petits obstacles, mais toujours surmontables.
La seule question que j’ai pour vous serait alors : qu’attendez-vous si vous n’avez pas encore sauté le pas ? 😉
Martin Meyronne : L’humour dans tes récits est omniprésent et mené d’une main de maître, l’approche que tu as de cet art de « faire rire » me fait penser à celle des auteurices anglo-saxon·nes : est-ce que tu penses avoir été bercée par ce style avant de te lancer ?
Maëlle Desard : Oh c’est un merveilleux compliment, je suis ravie que ça se ressente. En effet, je pense que, de manière assez inconsciente, j’ai été infusée par la littérature anglo-saxonne, et par son humour que j’affectionne particulièrement. Mon auteur fétiche est, depuis mon adolescence, qui commence à dater, Terry Pratchett, que je trouve d’une intelligence redoutable dans son humour. J’ai toujours aimé l’approche anglo-saxonne, pleine d’autodérision, fine et sans agressivité. Elle me parle beaucoup plus que d’autres que je trouve parfois lourdingues, pour rester polie. Cependant, l’humour français m’a aussi beaucoup nourrie. Les Nuls, les Inconnus, Kaamelott par la suite, puis Herocorp monté par le frère d’Alexandre Astier, La cité de la peur… Sans compter les bandes dessinées que je lisais par wagon, comme Achille Talon de Michel Greg, Lanfeust de Troy de Christophe Arleston, Gaston Lagaffe et les autres BD de Franquin… Les sources d’inspiration sont intarissables !
Martin Meyronne : Tu touches à des genres et des tranches d’âges variés dans tes publications, as-tu des thèmes/domaines de prédilection ? Quel est celui que tu n’aurais pas encore fait et dans lequel tu aimerais t’aventurer ?
Maëlle Desard : Oui, il est vrai que j’aime changer un peu de genre et d’ambiance dans chaque roman, parce que je m’ennuie vite et que je n’aime pas l’idée de refaire trente fois la même recette dans la même marmite. Cependant, il est clair que j’ai des marottes et des thèmes qui reviennent de manière plus cyclique dans mes récits ! Mon thème principal, celui que, je crois, j’exploite dans chacun de mes romans, concerne l’autodétermination et le besoin de se trouver. Quelle est sa place dans le monde ? Qui sommes-nous ? Et le sommes-nous déjà avant de l’avoir trouvé ? Est-ce que tout est écrit, ou sommes-nous maîtres de nos choix et de notre destin ? À ce thème se greffe souvent celui du rapport au
corps, qui a toujours été quelque chose de compliqué chez moi, aussi bien dans ma vie d’adolescente que d’adulte. J’ai une conscience assez abstraite de « ce que je suis » versus « qui je suis », étant capable d’intellectualiser le second concept quand le premier m’échappe totalement. Ces deux notions, interne et externe, tendent un peu tous mes récits, dans ma quête permanente de la compréhension de ce qui fait un « je » complet et entier. Je pense qu’il va me falloir écrire énormément de romans encore avant d’avoir une réponse un peu satisfaisante à cette question !
Quant aux thèmes que je n’ai pas encore traités (eh oui, je mets ta question au pluriel, hop !), il y en a plusieurs. Certains sont encore trop intimes pour que j’ose en parler, ou touchent des personnes proches de moi et je ne me sens pas dès lors le courage de les exploiter pour le moment, tant que je n’aurais pas fait un meilleur travail d’introspection et de partage avec eux.
Martin Meyronne : Quelle serait ta routine d’écriture de rêve ?
Maëlle Desard : Idéalement, je pourrais décaler mes journées pour m’adapter au rythme qui me convient le mieux créativement parlant. Je suis un oiseau de nuit, ma créativité se réveille en soirée alors qu’elle est totalement muselée en plein après-midi, et tout juste balbutiante le matin. Dans un monde idéal où je serais autrice à plein temps, et où je pourrais organiser ma vie en fonction de cette activité, je prendrais le matin pour m’occuper de moi : me lever sans réveil, aller me promener, faire un peu de ménage, d’administration et de sport. Je ferais ensuite une sieste après manger, parce que j’adore les siestes et qu’on n’en fait jamais assez ! Et enfin, je me poserais vers 16 h pour commencer à écrire, en me préparant un petit plateau à grignoter devant le PC, recluse dans mon bureau comme un hobbit dans son trou.
Je suis une autrice qui adore son petit calme, ses habitudes et son chez-soi. Je n’aime pas particulièrement voyager, je trouve cela plus contraignant que libérateur, alors dans un monde idéal, ma maison se trouve en pleine nature, près d’un plan d’eau et de montagnes, avec le bruit d’un troupeau de vaches ou de chèvres un peu plus loin, et mes proches pas trop loin que je puisse passer leur faire coucou régulièrement.
Quant à l’écriture pure et dure, je n’ai besoin de rien de plus que de temps devant moi et de calme dans la maison. Je n’ai pas besoin de me lancer dans des rituels complexes pour lancer la machine : si je sais que je n’ai rien qui va venir couper la session de travail, alors : je bosse sans discontinuer : D. Aussi, dans ma routine d’écriture de rêve, mon téléphone ne sonne pas au milieu d’un chapitre, personne ne toque à la porte de mon bureau, et on me fiche une paix royale…
Un grand merci pour ces questions Martin, et un grand merci à Lucas qui nous a proposé de nous prêter à l’exercice !
Bibliographie de Maëlle Desard :
- Camera Obscura — Le Chant des morts, roman, Rageot (2024).
- Bretzel Break, roman, Slalom (2024).
- Dents de soie, roman, Slalom (2023), que nous avons chroniqué ici.
- À un cheveu, roman, Slalom (2022), que nous avons chroniqué ici.
- L’École de minuit, romans, Rageot (deux tomes parus, 2022-2024).
- Les Tribulations d’Esther Parmentier, romans, Rageot (trois tomes parus, 2020-2023).
Bibliographie de Martin Meyronne :
- Les Archipels engloutis, roman coécrit avec Nancy Guilbert, Didier Jeunesse (à paraître le 10 septembre).
- Série Serruria, romans, Gulf Stream (2 tomes parus, 2025).
- Hill Mortem, roman, Gulf Stream (2023).
- Les sorciers de Misterheim, roman, Gulf Stream (2022).

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.




