Au programme de l’hebdo de cette semaine : trois albums, une BD et un invité, Marc Majewski.
En bref
S’il fallait le décrire, on pourrait dire de Hérisson qu’il est gentil et gourmand. Mais c’est avant tout quelqu’un de très prudent. C’est pourquoi, ce jour-là, alors qu’il part à la recherche de champignons, il choisit avec soin son chemin et le suit précautionneusement sans jamais en dévier. Morille après morille, il remplit son panier, l’eau à la bouche à l’idée du repas qu’il va pouvoir se préparer. Seulement, alors qu’il fait une petite sieste, protégé par des branchages, Écureuil guette et vient chaparder les champignons. À son réveil, Hérisson est dépité et décide de rentrer chez lui. La pluie qui tombe et un arbre qui lui bloque le chemin vont l’obliger à emprunter un autre sentier, qui va le mener tout droit à une nouvelle amie !
Mon avis Un jour un hérisson est une histoire toute mignonne, qui invite à rompre ses habitudes, à accepter l’inconnu, à sortir de sa zone de confort et des sentiers battus pour s’ouvrir à l’autre, à l’imprévu et parfois, à la naissance d’une belle amitié et à une soirée partagée autour d’un bon repas. Les illustrations d’Émilie Michaud, tendres comme tout, et le texte rimé d’Orianne Lallemand soulignent parfaitement les différentes émotions qui habitent Hérisson. Premier album d’une nouvelle série, Un jour un hérisson parle de peur, d’ouverture et d’amitié grâce à un petit héros très attachant.
En bref
Marmelade et Mirabelle passent tout leur temps ensemble. Les deux petites souris sont très fusionnelles et rien ne semble pouvoir les séparer. Pourtant, un jour de tempête, le pont qui relie leurs deux maisons s’effondre. Au début, elles continuent à communiquer en s’envoyant de petits avions en papier, puis, au bout d’un certain temps, Mirabelle cesse de répondre… Marmelade est dévastée. Mais n’est-ce pas là l’occasion de se construire comme une personne à part entière ?
Mon avis
J’ai pris beaucoup de plaisir à lire Marmelade et Mirabelle. Cet album très joliment illustré aborde un thème rare et important : qui devient-on quand on s’éloigne des personnes avec lesquelles on a bâti son identité ? L’histoire des deux compagnes – dont le quotidien, fait de tartes aux mûres et de promenades dans la forêt, ajoute à l’aspect apaisant de l’album – m’a vraiment ému. On y trouve de belles relations, de l’entraide, mais aussi une vision positive de la solitude. Je trouve la conclusion particulièrement belle : c’est important d’avoir des ami·es (et non pas une seule personne sur qui tout repose) et c’est aussi important d’apprivoiser sa propre compagnie.
En bref
Par la fenêtre de la maison de ses grands-parents, Edward regarde l’extérieur. Un train le fascine, il décide de le dessiner et d’intituler son œuvre « Le train saucisse ». Ce dessin, que sa mère conservera, sera le premier d’une longue série et bientôt (mais il faudra quand même attendre quelques années) le monde entier connaîtra cet enfant original sous le nom d’Edward Gorey.
Mon avis Edward Gorey est un artiste américain dont l’univers particulier ne laisse pas indifférent et dont Tim Burton s’est beaucoup inspiré. Si je connaissais un peu son œuvre (j’aime énormément ses dessins mais je n’ai lu aucun de ses livres), je ne savais rien du personnage et j’ai adoré faire la rencontre de cet artiste excentrique grâce à Dans la tête d’Edward signé par Matthew Burgess et Marc Majewski. Raconté comme une histoire (ce n’est pas à proprement dit un documentaire), ce bel album pourra séduire les enfants qui ne connaissent pas Edward Gorey (mais il y a fort à parier qu’iels aient envie d’en savoir plus ensuite) et celleux qui connaissent déjà son œuvre mais moins le « personnage ».
En bref
Lina est une adolescente peu ordinaire. En effet, la jeune fille a deux maisons : l’une chez sa mère, de nos jours, l’autre chez son père, en 1910. Lina parvient à voyager entre ces deux époques grâce à une passerelle bien dissimulée, mais dont le secret est bientôt menacé. Lina réussira-t-elle à protéger ses deux mondes ?
Mon avis Quelle chouette lecture ! J’ai beaucoup aimé faire la rencontre de Lina, une jeune fille courageuse et particulièrement maline. La suivre tout au long de cette histoire est un vrai plaisir et, une chose est sûre, à ses côtés, on ne risque pas de s’ennuyer ! J’ai adoré découvrir ses deux univers. J’ai trouvé cela très original : rares sont les personnages qui vivent à deux époques différentes presque simultanément. Cela rend le quotidien de Lina vraiment surprenant et soulève de nombreux questionnements sur les voyages temporels, ce que l’on peut dire ou faire d’une époque à l’autre. Par ailleurs, la jeune fille est également confrontée à des dangers dont elle doit à tout prix se protéger. Cette intrigue captivante est accompagnée de chouettes illustrations. Les planches sont colorées et nous immergent d’autant plus dans le récit.
L’invité de la semaine
Cette semaine, c’est Marc Majewski qui est l’invité de notre interview. Avec lui, on revient sur Dans la tête d’Edward qui vient de paraître aux éditions La Pastèque (voir ci-dessus), et sur son travail en général.
Quel était votre « rapport » à Edward Gorey avant d’avoir illustré Dans la tête d’Edward ?
J’ai découvert Edward Gorey à l’occasion d’un stage que j’ai réalisé à dix-huit ans chez Benjamin Lacombe. Il avait tous les livres de Gorey dans sa bibliothèque, et je me souviens avoir été particulièrement intrigué par The West Wing — un petit livre où chaque page montre une pièce différente d’un manoir hanté. Parfois, c’est simplement une pièce vide avec quelques chaussures au sol ; parfois, on y voit un miroir, un océan ou un visage fantomatique derrière une fenêtre.
La simplicité des images et l’absence totale de mots ou d’explications créent une sensation d’étrangeté et de mystère qui m’ont vraiment marqué.
J’aimerais que vous nous parliez des recherches que vous avez réalisées pour faire cet album.
Quand j’ai commencé à travailler sur ce livre, j’étais à la fois très excité et un petit peu dubitatif quant à ma légitimité à faire un ouvrage sur Gorey. Quand on regarde mon travail, on ne pense pas, à première vue, qu’il existe un lien évident avec Edward Gorey. Et pourtant, j’avais le sentiment que ce projet avait du sens pour moi.
En faisant mes recherches sur Edward, j’ai découvert un homme extravagant, arpentant les rues de New York dans son grand manteau de fourrure. Un homme plein d’humour, de gentillesse et de sensibilité, qui contrastait un peu avec l’image que je m’étais faite de lui.
J’ai fini par réaliser que mes peintures colorées et détaillées montraient, elles aussi, une facette d’Edward dans laquelle je me reconnaissais.
J’ai été très touché par sa détermination à rester fidèle à lui-même, à ne pas céder aux sirènes de la célébrité, à continuer de créer selon ses propres termes et à vivre une vie tout à fait singulière.
Comme le disait Matthew Burgess, Edward est ce genre de personnalité que l’on souhaite voir dans notre paysage : quelqu’un pour nous rappeler qu’il est possible de ne pas se conformer, de créer son propre monde et de rester profondément soi-même.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur L’Enfant papillon, un de vos précédents albums que, personnellement, j’adore ?
Ce livre est très important pour moi. Lorsqu’on y regarde de plus près, il aborde les mêmes thèmes que As Edward Imagined ou Peter Pan, sur lequel j’ai récemment travaillé. J’ai voulu, ici aussi, célébrer la créativité, l’expression de soi, et l’importance de cultiver son monde intérieur et sa propre poésie dans un monde qui peut parfois se montrer hostile et conformiste.
L’Enfant papillon raconte une après-midi dans la vie d’un enfant qui adore créer, se déguiser, jouer, et se transformer en papillon — et qui se retrouve confronté à la moquerie et à la violence d’autres enfants. C’est une expérience que, je crois, beaucoup d’enfants vivent, et peut-être encore davantage les enfants queer.
Pour moi, il est essentiel d’encourager les enfants à créer, à inventer leurs propres histoires, à explorer leur île imaginaire, et à en rapporter les trésors et les merveilles qu’ils y découvrent.
Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
Toutes mes illustrations sont peintes à l’acrylique.
Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Quand je repense à mon parcours, j’ai l’impression de ne jamais avoir bougé de mon bureau.
Quand j’étais petit, ma tante travaillait comme éditrice pour une maison d’édition jeunesse en Allemagne, ce qui a véritablement nourri mon rêve de devenir illustrateur.
J’ai eu cette immense chance d’être entouré de parents très encourageants, de professeurs formidables et de nombreuses personnes qui m’ont soutenu et permis de poursuivre cette voie.
Après le bac, j’ai étudié les arts appliqués pendant trois ans, puis j’ai commencé à travailler comme illustrateur.
En 2019, j’ai signé avec l’agence Catbird à New York, qui représente des illustrateurs que j’admire, comme Isabelle Arsenault, Marc Martin ou Olivier Tallec. Cette rencontre a changé ma vie et m’a ouvert les portes d’un marché très différent de celui que je connaissais en France.
C’est un véritable miracle de pouvoir vivre de l’illustration. Je suis reconnaissant envers mes éditeurs, mon agent, ma famille, mes amis, et toutes les personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux — leur soutien compte énormément et me permet de continuer à créer.
Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
La liste est longue ! Enfant, j’adorais les contes de Perrault. Mon père me lisait aussi des contes russes et les contes soufis d’Idries Shah. Je n’avais pas beaucoup d’albums à la maison et j’ai découvert la plupart des grands classiques de la littérature jeunesse plus tard, une fois adulte.
À l’adolescence, j’étais complètement fan de Lemony Snicket (je me rends compte aujourd’hui à quel point son univers puise dans celui d’Edward Gorey), de Harry Potter, et bien sûr de Roald Dahl dont j’ai lu absolument tous les livres, plusieurs fois.

Y a-t-il des illustrateurs et des illustratrices dont le travail vous touche ou vous inspire ?
La liste est encore plus longue ! Quelques noms qui me viennent à l’esprit : Ali Mitgutsch, Eva Lindström, Wolf Erlbruch, Rotraut Susanne Berner, Grégoire Solotareff…
Quelques mots sur vos prochains ouvrages ?
J’ai plusieurs livres en cours. Celui sur lequel je travaille en ce moment est un nouvel album pour HarperCollins, très différent de Butterfly Child. Cette fois, j’ai eu envie de faire quelque chose de plus léger, plus drôle. Je ne sais pas encore exactement ce que ça va donner, mais je m’amuse bien.
Un autre projet qui m’enthousiasme énormément, c’est un livre pour les éditeurs américains Neal Porter et Taylor Norman, qui comptent parmi mes éditeurs préférés aux États-Unis. Ils ont publié des artistes que j’adore, comme Sydney Smith, Mac Barnett ou Shawn Harris, et travailler avec eux, c’est vraiment un dream come true !
Bibliographie sélective
- Dans la tête d’Edward, album, illustration d’un texte de Matthew Burgess, La Pastèque (2025), voir chronique ci-dessus.
- Sais-tu ce que la Terre ressent ?, album, illustration d’un texte d’Alain Serres, Rue du Monde (2024).
- Peter Pan, album, illustration d’un texte de James Matthew Barrie, Albin Michel (2024).
- Ponts du monde, album, texte et illustrations, Saltimbanque (2023) que nous avons chroniqué ici.
- L’Enfant papillon, album, texte et illustration, La Pastèque (2023), que nous avons chroniqué ici.
- La Poésie, kézako ?, album, illustration d’un texte de Thomas Vinau, Gallimard Jeunesse (2023).
- Le Retour des loups, album, illustration d’un texte de Nadja Belhadj, Saltimbanque Éditions (2022), que nous avons chroniqué ici.
- Les Mots peints, album, illustration d’un texte d’Emmanuel Lecaye, L’école des loisirs (2019), que nous avons chroniqué ici.
- La Belle au bois dormant, album, illustration d’un texte de Charles Perrault, Magnard Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
Retrouvez Marc Majewski sur son site : https://www.marc-majewski.com.

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.



