Au programme de ce second hebdo : un album, de la poésie, deux romans et une invitée, Rachel Corenblit.
En bref
Albert est libraire et, chez lui, à L’arbre aux mots, sa librairie, il y a tellement de livres que chacun·e y trouve son bonheur. Quant à celleux qui ne peuvent se déplacer, il met quelques livres dans sa besace et le voilà parti pour sa tournée. Pour chaque demande, chaque problème, il trouve le livre qu’il faut. Ainsi, pour Marie la souris, il a l’ouvrage parfait pour l’aider à s’endormir. Pour Gabin, l’ours brun qui rêve d’amuser la galerie, Albert lui dégote un recueil de blagues qui feront mouche à coup sûr ! Pour Roméo le crapaud qui manque de confiance en lui, le libraire a un roman porteur d’une jolie morale. Edgar le renard, qui souffre des préjugés des autres habitant·es de la forêt, pourrait bien trouver la clé en lisant une fable. Ravi de sa journée, Albert s’apprête à rentrer quand une tempête se lève et que le vent fait s’envoler ses livres. Heureusement, à son tour, lui aussi peut compter sur ses ami·es.
Mon avis À travers le récit d’Albert se dessine une belle histoire mettant en valeur le métier de libraire et le pouvoir des mots pour orienter, aider ou apaiser des maux. C’est aussi l’occasion de déambuler dans la forêt et rencontrer différents animaux, qui vont tous s’allier à la fin quand leur ami tombe en difficulté. Les illustrations d’Émilie Michaud sont magnifiques, pleines de douceur. Mais l’originalité de cet album, ce sont les cinq mini-livrets que l’on retrouve au fil de l’ouvrage et que l’on découvre comme les animaux visités par Albert, ce qui ajoute un côté immersif. La folle tournée d’Albert le libraire nous offre une ode à la littérature, mais aussi de beaux messages de partage, d’entraide et d’amitié au fil des pages qu’on prend beaucoup de plaisir à parcourir.
En bref
Treize poétesses contemporaines sont réunies dans un recueil illustré à destination des enfants. Les amoureux·ses de poésie contemporaine reconnaîtront des noms familiers : Kiyémis et Laura Vazquez pour les plus connues, mais aussi des autrices des merveilleuses éditions Blast comme Luz Volckmann ou Sara Mychkine, sans oublier Aurélie Olivier, avec son recueil Mon corps de ferme aux éditions du commun, ou Rim Battal, écrivaine-phare du Castor Astral. Ici, les autrices se prêtent au jeu et écrivent pour la jeunesse avec un regard d’adulte. Les poèmes sont tous très différents, mais c’est le même élan d’espoir et de vitalité qui les rassemble.
Mon avis Bonjour poésies est une petite pépite. Je l’ai abordé avec appréhension : je craignais que ces autrices, que j’estime tellement par ailleurs, passent à côté de leur public enfantin. Si les poèmes de Bonjour poésies sont parfaitement abordables pour les adultes aussi, ils touchent selon moi leur cible. Je les ai trouvés justes, parfois mélancoliques, parfois drôles, mais toujours entraînants. J’ai découvert des plumes que je ne connaissais pas, comme celles de Roxana Hashemi ou de Rébecca Chaillon – que je vous encourage donc à aller lire. Les illustrations colorées de Clémence Monnet permettent des respirations entre chaque poème. Elles nous proposent une interprétation visuelle des images poétiques, ce que j’ai beaucoup aimé : on est ainsi immergé·e à la fois dans l’univers de la poétesse et dans celui de l’illustratrice. J’ai lu quelques-uns des poèmes du recueil à voix haute, pour moi-même, et ça fonctionne très bien. Sans le voir forcément comme une porte d’entrée sur la poésie — les enfants baignent souvent déjà dans une forme de poésie (avec les comptines, les jeux, les albums…) —, Bonjour poésies est un excellent recueil qui pourrait, je pense, accompagner un enfant tout au long de sa vie.
En bref
Couchée à même le sol, elle protège son enfant. Elle la protège des hommes qui hurlent telles des bêtes sauvages autour d’elle, excités par l’odeur du sang. Ces hommes qu’elle connaît, qui sont des voisins, des garçons avec qui elle a joué enfant, elle les reconnaît malgré leurs visages déformés par la haine. Son enfant, elle ne la lâchera pas, on a essayé de la lui arracher, mais ça n’arrivera pas. Elle continuera de la protéger, même si on la traite de fille de boche, elle saura quoi leur répondre à ces salauds et à ces hypocrites.
Mon avis Il y a d’abord Louise qui s’adresse à Mathilde, l’enfant qu’elle a eue avec un soldat allemand, il y a ensuite Mathilde qui chuchote à l’oreille de Stéphanie pour ne pas réveiller le père, pour ne pas qu’il se fâche encore une fois. Puis c’est Stéphanie qui parle à Clara, elle lui raconte son envie de faire la fête, de boire, sa frustration de ne pas pouvoir le faire puisqu’elle l’allaite. Puis Clara ira sur la tombe de Louise, son arrière-grand-mère, pour lui parler. Quatre filles/femmes qui racontent la haine, l’amour, la peur, les choses qu’on tait et celles qu’on découvre, la transmission, les hommes et tant d’autres choses encore. Quatre générations de femmes, de l’arrière-grand-mère à l’arrière-petite-fille qui monologuent. Huit textes forts, qui nous mettent une claque. Huit textes qui m’ont bouleversé aux larmes, que j’ai lus parfois avec une boule au ventre. En lisant ces monologues aux phrases courtes parfaitement ciselées, aux mots bien choisis, j’ai eu envie de les lire à voix haute (c’est d’ailleurs l’ADN de la collection dans laquelle le livre est sorti,D’une seule voix chez Actes Sud Jeunesse, puisque co-dirigée — avec Jeanne Benameur — depuis ses débuts par Claire David, responsable des collections théâtre chez Actes Sud), ce que j’ai fait et je dois dire que le texte s’y prête particulièrement. J’imagine déjà des représentations de ces monologues, à la manière des Monologues du vagin d’Ève Ensler. Avec ce nouveau texte, Rachel Corenblit confirme une nouvelle fois qu’elle est une des plus belles plumes de la littérature jeunesse.
En bref
Seule survivante d’un accident de voiture, Margot est désormais orpheline. Destinée à une vie dans des foyers pour adolescent⸳es, elle est soudainement invitée à vivre chez les Sutton, M. Sutton étant un ancien ami de son père, dans un magnifique manoir à la campagne. En échange de cette vie de luxe, il y a néanmoins une condition : Margot doit tenir compagnie à Agatha, la fille des Sutton, atteinte d’une mystérieuse maladie. Alors que l’adolescente tente tant bien que mal de s’adapter à sa nouvelle vie, partagée entre chagrin et reconnaissance, d’étranges évènements commencent à se produire et des inscriptions menaçantes apparaissent sur les murs de sa chambre. Que cachent le manoir et la famille Sutton ?
Mon avis Je suis rarement déçue par les thrillers Young Adult, et encore moins par ceux publiés chez Bayard. Ce n’est pas Agatha qui me fera changer d’avis ! Ce fut une très bonne surprise, tant et si bien que j’ai eu beaucoup de mal à lâcher ma lecture ! Margot est un personnage auquel on s’attache en quelques pages seulement. Aussi triste que cela puisse paraître, j’ai beaucoup aimé le fait qu’elle soit particulièrement bouleversée par le drame qui lui est arrivé et que ce chagrin, ce traumatisme, la poursuive tout au long du récit. Cela change des autres romans du genre où, souvent, le héros ou l’héroïne vit une expérience particulièrement difficile mais la laisse rapidement de côté, la surmonte presque sans difficulté, pour pouvoir se focaliser sur les autres éléments qui composent l’histoire. Ce n’est pas le cas ici, et cela ajoute beaucoup de réalisme au récit. Pour autant, elle ne se laisse pas définir par l’épreuve qu’elle a subie et, si cette dernière reste extrêmement présente dans son quotidien, elle l’aide au contraire, d’une certaine façon, à affronter et appréhender ce qui lui arrive. Pour ce qui est de l’intrigue, je l’ai trouvée très bien menée. Le suspense est présent tout du long, construit avec beaucoup d’habileté par l’autrice. J’ai été très rapidement happée par l’histoire et le mystère qui entoure Agatha et les Sutton. J’ai d’ailleurs eu du mal à comprendre ce qu’il se passait réellement dans le manoir, et même si j’avais des soupçons, je n’ai rien pu affirmer avec certitude jusqu’à la révélation finale. Mais je crois que le meilleur, dans cette lecture, ce sont les frissons qu’elle m’a procurés ! J’ai été prise par ce sentiment étrange et grisant de stress et d’oppression que seul un bon thriller est capable de provoquer.
L’invitée de la semaine
Cette semaine, on a proposé à Rachel Corenblit d’être l’invitée de notre rubrique La playlist. Parce qu’elle écrit en musique, elle a choisi huit titres en lien avec son dernier livre, Bâtardes (voir plus haut).
Playlist pour Bâtardes
Huit morceaux, un par chapitre, un par secret.
Louise
Sur la place , Dom La Nena
Alors que le début du roman est une scène de lynchage, dure, blessante, je l’ai écrite avec cette chanson, parce qu’elle parle d’amour, du danger, de la fin, et c’est l’essentiel de ce moment, l’amour, le danger, la fin…
L’écouter sur Deezer, Spotify ou YouTube Music.
Mathilde
1970, The Stooges
Mathilde la sage, Mathilde la porteuse du secret… Cette chanson pour moi révèle l’incandescence du silence de cette femme, ce qui brûle en elle. Des cris, la voix de Iggy Pop presque défaillante, une batterie qui martèle, un riff lancinant, le sax qui s’égare…
L’écouter sur Deezer, Spotify ou YouTube Music.
Stéphanie
This Mess We’re in, PJ Harvey
D’abord, c’est PJ Harvey et Thom Yorke, dont je suis une fan inconditionnelle. Cette chanson à la fois désabusée et lumineuse représente pour moi la « voix intérieure » de Stéphanie.
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Clara
A Forest, The Cure
Clara est celle qui cherche, qui dénoue, qui déploie les secrets, qui replace les femmes de sa famille dans la lumière. Cette chanson est, depuis ma jeunesse, dans mon top ten. Elle chasse le blues, elle peut l’accompagner. Elle détruit la noirceur, elle peut la teinter. Parfaite !
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Louise
Une furtiva lagrima (L’Elisir d’amor)
Juste parce que c’est une évidence… la langueur et cette voix qui détache des contingences matérielles…
L’écouter sur Deezer, Spotify ou YouTube Music.
Mathilde
Veinte Años, Maria Teresa Vera
« Qué te importa que te ame
Si tú no me quieras ya »
Tout est dit…
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Stéphanie
Fade to Grey, Visage
J’ai toujours trouvé cette chanson mystérieuse. Je ne sais pas pourquoi, elle colle à ce moment de l’histoire, elle accompagne Stéphanie sur son chemin vers l’apaisement.
L’écouter sur Deezer, Spotify ou YouTube Music.
Clara
Your Smile, Mathieu Boogaerts
Pour la douceur et le refrain, « I Can’t See Your Smile ». Alors que l’idée, c’est de trouver ce sourire qui se cache à l’intérieur. Comme un secret.
L’écouter sur Deezer, Spotify ou YouTube Music.
- Bâtardes, roman, Actes Sud Jeunesse (2024), que nous avons chroniqué ci-dessus.
- Celle qui reste, roman, Nathan (2024).
- Comme une famille, roman, Nathan (2023).
- Sortir du placard, roman, Nathan (2023), que nous avons chroniqué ici.
- Le musée des tortures, roman, Casterman (2021), que nous avons chroniqué ici.
- La mer sans le bleu, roman, IN8 (2021), que nous avons chroniqué ici.
- Les potos d’abord, roman, Nathan (2020), que nous avons chroniqué ici.
- Les enquêtes de Nola et sa bande — Le mystère Orwitz, roman illustré par Cécile Bonbon, Le Rouergue (2020).
- Un peu plus près des étoiles, roman, Bayard (2019).
- La plus belle de toutes, roman, Le Rouergue (2018), que nous avons chroniqué ici.
- À la dure, roman, Actes Sud Junior (2017).
- 146298, roman, Actes Sud Junior (2015).
- Le rire des baleines, roman, Le Rouergue (2011).
- Ceux qui n’aiment pas lire, roman illustré par Julie Colombet, Le Rouergue (2011).
Retrouvez Rachel Corenblit sur Instagram.

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.




