Au programme de ce troisième hebdo : trois albums, un roman et une invitée, Sophie Adriansen.
En bref
Certains matins, à peine les yeux ouverts, on n’a qu’une seule idée en tête et impossible d’en démordre. Pour Alphonse, par exemple, elle est très simple, réalisable les doigts dans le nez, sans prise de tête : sauver le monde, tout simplement. Une activité dominicale comme une autre. Il est prêt pour toutes les menaces : les extraterrestres envahisseurs de planète, les météorites destructrices et même les monstres toxiques des profondeurs. Sauf qu’il a beau chercher, rien de tout cela ne semble mettre en péril l’équilibre du monde. Et si le vrai danger était en fait sous son nez depuis le début ? Le réchauffement climatique, la pollution, les sécheresses… Mais bien sûr ! C’est la nature qu’il doit protéger et ça tombe bien, parce que des idées il en a plein (le récupeau, le tout-à-petons, le ventophone…). Malheureusement, il se rend rapidement compte qu’il n’est vraiment pas simple de capter l’attention des adultes complètement aliéné·es par leurs habitudes, la publicité omniprésente et l’appel des écrans. Alors qu’il s’époumone : « Les grands, OHÉ ! Regardez un peu mes idées ! », il est entouré de pubs pour des anxiolytiques (Trankiloubilou), des jeux vidéo (Funny War 16) et autres joyeusetés. Pas un·e adulte ne fait attention à lui ! C’est en discutant sur un banc avec une vieille dame qu’Alphonse trouve la solution : pour que les gens sauvent la nature, il faut d’abord leur rappeler à quel point elle est belle et importante. Pour attiser leur intérêt, il passera par l’outil qu’ils utilisent en permanence : leur téléphone.
Mon avis
Voilà un terme que l’on entend de plus en plus lorsqu’il s’agit de réfléchir à notre avenir commun : le futur désirable. Face à un monde qui prend des allures de dystopie, il nous faut penser utopies, se battre pour plutôt que contre, imaginer une vie qui ferait envie. C’est exactement ce que décide de faire Alphonse dans cet album extrêmement enthousiasmant de Matthieu Gargallo et Émilie Sandoval.
Avec Sauver le monde, le duo parvient à parler d’un sujet on ne peut plus sérieux aux enfants – la destruction de la nature – sans occulter les vrais enjeux et en leur montrant que leur regard et leurs actions ont le pouvoir de réenchanter un peu le quotidien. L’auteur et la dessinatrice ont également choisi d’ajouter une dimension interactive particulièrement bienvenue à l’album en mettant en place un vrai numéro de téléphone (06 62 74 00 12) qui permet d’appeler un serveur vocal sur lequel un très grand nombre de bruits de la nature ont été enregistrés (le son des vagues, des chants d’oiseaux, le crissement des feuilles mortes…). Une manière de tester en direct la solution à la fois un peu candide et porteuse d’espoir imaginée par Alphonse. Tout cela est fait avec beaucoup d’humour et de dérision tant dans le texte et les inventions linguistique de Matthieu Gargallo que dans les illustrations savoureuses d’Émilie Sandoval (les adultes en prennent pour leur grade sous ses pinceaux). Voilà un album qui interpellera sans aucun doute les adultes tout autant que les plus jeunes, rappelant aux grandes personnes responsables que faire l’autruche et laisser l’avenir reposer sur les épaules de leurs enfants leur promet un futur fort peu désirable.
En brefJo est une petite souris qui vit à l’intérieur d’un pot de fleurs suspendu dans la serre de Marguerite, une vieille dame vivant seule avec son chat au sein d’une demeure paisible. Cette dernière s’y installe chaque jour pour raconter des histoires à son fidèle compagnon et à ses plantes. Jo ne manque aucune séance de lecture, mais ce, bien cachée (faute au chat) ! Un après-midi printanier, lors d’une promenade en forêt, elle découvre une vieille bille ébréchée et se met alors à concevoir ses propres histoires.
Mon avisÀ travers ses trouvailles, Jo imagine une seconde vie aux choses oubliées ou égarées, en leur inventant des histoires. Ainsi, chaque objet récolté, aussi insignifiant soit-il, a une histoire à raconter. Par ce fait même, l’autrice-illustratrice invite ses lecteur·rices à reconsidérer les objets qui les entourent. Elle les invite également, dans un véritable cherche et trouve, à débusquer la petite souris qui se cache du chat, à travers des illustrations, riches et colorées, qui foisonnent de détails savoureux. Gros coup de cœur pour cet album poétique qui sensibilise à l’importance de regarder au-delà des apparences et à la richesse de l’imaginaire. Enfin, cet ouvrage fait la part belle à la lecture et au plaisir de raconter des histoires à voix haute ainsi qu’aux collections et collectionneur·euses en tout genre.
En bref
Camille est venu·e voir sa grand-mère, mais c’est maintenant l’heure de rentrer à la maison. Direction la gare ! Doudouchat a un peu peur, mais pas Camille ! En chemin, Camille mange un peu, sympathise avec le chien du siège d’en face et regarde par la fenêtre pour observer qui vit proche de chaque gare. À la cinquième gare, c’est son tour de descendre et quelqu’une est venu l’accueillir !
Mon avis Troisième aventure pour Camille, le personnage d’Anna Ribbing et Cecilia Heikkilä, et j’aime décidément beaucoup cette série tout carton ! Après Camille et sa luge (qui invite les enfants à observer, chroniqué ici) et Camille et sa poussette (qui joue sur les répétitions, chroniqué là), cette fois, il est question d’un petit voyage en train (et le livre est aussi une occasion de compter). Rappelons que le genre de Camille n’est pas indiqué : bravo à à la traductrice, Catherine Renaud, car notre langue est bourrée d’accords et ça n’a pas dû être facile ! Comme toujours, les illustrations sont magnifiques et les situations simples résonnent auprès des enfants (et de leurs parents), elles ressemblent à ce qu’iels vivent souvent en train. C’est encore un bien bel album qui nous vient de Suède.
En bref
Joy est amoureuse de Robinson et c’est sans doute la plus belle chose qui puisse lui arriver. Les deux adolescent⸳es filent le parfait amour et rien ne semble pouvoir les séparer. Cependant, lorsque Joy tombe enceinte, elle perd tous ses repères. Un bébé à 17 ans, pour elle, c’est hors de question, même si sa mère et sa grand-mère ont eu les leurs à cet âge. Décidée à avorter, Joy va néanmoins être confrontée à un problème de taille : sa famille ne la soutient pas et refuse de l’accompagner dans ses démarches.
Mon avis Le Ciel de Joy est un roman bouleversant et percutant, qui apporte un nouveau point de vue et une nouvelle façon d’aborder le sujet de l’avortement. Si on retrouve souvent, dans ce genre de récit, des discours variés et souvent opposés permettant à l’héroïne de décider si elle souhaite ou non poursuivre sa grossesse, ici, ce n’est pas le cas. Joy sait, dès l’instant où elle apprend sa situation, qu’elle veut avorter. Sa famille lui refuse ce droit et c’est cette vision, ce point de vue, que je n’avais encore jamais rencontrés. J’ai été très touchée par la détresse de cette adolescente qui pensait vivre dans un monde où le sujet est abordé librement et accepté par la société et qui se rend compte qu’en réalité, ce n’est pas forcément le cas. Sa liberté est mise à mal, ses droits également, mais Joy est bien décidée à faire entendre sa parole et à avoir le contrôle sur sa vie. Je trouve ce genre de roman extrêmement important pour les adolescent⸳es, car il encourage à penser par soi-même et à faire le choix qui est bon pour soi, à ne pas décider en fonction des autres. L’autrice reste neutre, n’encourage pas une décision plus qu’une autre, mais montre qu’il y a plusieurs chemins, que chacun⸳e est libre de décider de ce qui est le mieux pour ellui et que l’avortement reste et restera un droit qui ne peut être discuté. La date de parution de ce roman correspond d’ailleurs aux cinquante ans de la loi Veil, un joli hommage à cette loi qui a changé la vie de beaucoup de femmes en France et un rappel qu’il faut se battre pour ses droits.
L’invitée de la semaine
Cette semaine, on a proposé à Sophie Adriansen de répondre à trois questions à propos de son roman, Le ciel de Joy.
Comment est né ce roman ?
Je voulais aborder le sujet de la grossesse non désirée d’une jeune femme mineure, de nos jours en France, en mettant en scène une réaction de la part de sa famille moins classique que ce qu’on a l’habitude de lire. Mon idée était de parler des obstacles qui peuvent se dresser sur le chemin menant à l’avortement, obstacles matériels, médicaux ou philosophiques. Il me paraissait important de rappeler, de cette façon, que ce n’est jamais simple, jamais anodin, même dans un pays qui a inscrit le droit à l’avortement dans sa Constitution. Pour compléter et mettre les choses en perspective, j’ai voulu faire intervenir d’autres femmes, au travers des lectures de Joy, confrontées à la question de l’IVG à d’autres endroits du globe ou à d’autres époques que la nôtre.
Je voulais aussi raconter comment les schémas, parfois – plus souvent qu’on ne l’imagine –, se répètent au sein des familles, et parler du premier grand amour, cet inépuisable sujet.
Pourquoi avoir choisi une héroïne qui n’est pas soutenue par sa famille dans sa décision d’avorter ?
La grossesse chez une adolescente est rarement une bonne nouvelle pour la famille… Pourtant, dans celle de Joy, elle n’est pas un problème. C’est y mettre fin qui n’est pas du goût de la mère de l’héroïne. Ce sont les situations exceptionnelles qui, souvent, révèlent le fond de la pensée des gens qui nous entourent. Au pied du mur, on ne peut plus tricher. Joy en fait le constat. Cette absence de soutien familial lui permet de renforcer sa conviction. Quand on est seul à prendre une décision et à agir, on doit être au clair avec soi. Parfaitement aligné. Pour moi, c’est aussi ce qui fait de Joy une si belle héroïne : sa détermination et son courage.
Avez-vous rencontré des difficultés dans l’écriture de cette histoire ?
Il n’est jamais simple de se confronter aux difficultés qu’ont rencontrées les femmes avant d’obtenir, de haute lutte, les droits qui sont les leurs. Jamais simple de se confronter à la réalité de celles qui, aujourd’hui, doivent déplacer des montagnes pour disposer de leur corps comme elles l’entendent. Le droit à l’avortement n’a rien d’un acquis, il nous appartient à tous de le préserver.
Bibliographie sélective (jeunesse) :
- Le ciel de Joy, roman, Flammarion Jeunesse (2025), que nous avons chroniqué ci-dessus.
- Nos quatre saisons, album illustré par Lili la Baleine, Langue au chat (2024).
- À l’école des abeilles, album illustré par Lili la Baleine, Langue au chat (2024).
- Grandir rue Monde, album illustré par La jeanette, Athizes (2024), que nous avons chroniqué ici.
- Moi, Léo, 13 ans, auteur imposteur, roman, Scrinéo (2023), que nous avons chroniqué ici.
- L’été du changement, roman, Glénat (2020), que nous avons chroniqué ici.
- Ailleurs meilleur, roman, Nathan (2019), que nous avons chroniqué ici.
- Papa est en bas, roman, Nathan (2018), que nous avons chroniqué ici.
- Lise et les hirondelles, roman, Nathan (2018), que nous avons chroniqué ici.
- Où est le renne au nez rouge ?, album illustré par Marta Orzel, Gulf Stream Éditeur (2017), que nous avons chroniqué ici.
- La vache de la brique de lait, album illustré par Mayana Itoïz, Frimousse (2017).
- Les grandes jambes, roman, Slalom (2016), que nous avons chroniqué ici.
- Max et les poissons, roman, Nathan (2015), que nous avons chroniqué ici.
- J’ai passé l’âge de la colo !, roman, Éditions Volpilière (2012), que nous avons chroniqué ici.
Retrouvez Sophie Adriansen sur son site et sur Instagram.

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.




