Au programme de l’hebdo de cette semaine : deux albums, un roman et deux invitées pour notre rubrique Du berger à la bergère : Émilie Michaud et Clémence Monnet.
En bref
Qui ? L’enfant qui dévore une glace ? Comment ? Avec des glaces en train de fondre sur une main ? Pourquoi ? Parce que des goélands se battent une assiette de frites abandonnées ? Où ? Sur un transat ? Quoi ? Une framboise dans une tasse de thé ?
Mon avis Qui ? Comment ? Pourquoi ? Où ? Quoi ? sont des questions posées dans Waouh !, un très beau tout carton au jaspage rouge paru aux Éditions Les Grandes Personnes. Si je n’ai pas toujours compris le lien entre les questions et les photos de Martin Parr (et je ne suis pas sûr qu’il soit pertinent), je ne boude pas mon plaisir de voir paraître cet album jeunesse aux couleurs pétantes du grand photographe anglais (petite parenthèse, si vous le pouvez, voyez le super documentaire I am Martin Parr que France Télévisions a diffusé il y a peu). On se régale devant ces clichés bourrés d’humour qui feront la joie des enfants, comme celle des adultes.
En bref
L’été est là et mésange a décidé de préparer un pique-nique pour tous⸳tes ses ami⸳es ! Seulement, quand l’heure du repas arrive, personne ne vient. L’aurait-on oubliée ?
Mon avis L’été de mésange est un album parfait pour la saison ! L’histoire se déroule durant une chaude journée estivale, au cœur de la nature et près des points d’eau, aux côtés d’un groupe d’ami⸳es très attachant. Tous⸳tes sont différent⸳es et c’est cela qui fait leur complémentarité. Le récit est doux-amer, car l’on observe tant les joies que les déceptions des personnages, mais se finit sur une très jolie touche qui rend le tout bien plus léger. Les illustrations participent aussi grandement à cette ambiance si spéciale : colorées, éclatantes et pleines de petits détails, elles nous immergent d’autant plus dans l’histoire.
En bref
C’est dans l’espoir d’un avenir meilleur que Nita et sa famille embarquent à bord d’un bateau de fortune, direction le Nord. Mais la traversée leur réserve bien des péripéties… Une terre ferme et accueillante sera-t-elle au bout de ce périple marin ?
Mon avis De Nita et de sa famille, lea lecteur·rice ne sait pas grand-chose. Iel ne sait d’où iels viennent ni où iels vont. Peu importe. Car, dès lors, le message se veut universel et intemporel. Lea lecteur·rice suit ainsi la traversée périlleuse de cette famille, à travers les yeux de Nita, tout en retenant son souffle, avec cette question en suspens : atteindront-iels la terre ferme sain·es et sauf·ves ? Nous sommes dans un roman jeunesse, aussi, nous pressentons la fin. Et pourtant ! Et pourtant, rien ne nous est épargné dans ce roman graphique sur la question de la migration, à hauteur d’enfant. Ni les dangers de la traversée, ni la mer menaçante, ni les regards apeurés de l’équipage. Mais les astres solaire et lunaire, le souffle du vent, ainsi que la berceuse de la mère fredonnée à l’oreille de ses enfants nous suggèrent que tout ira bien. Et qu’enfin, l’espoir et la bonté humaine pourront être contenus dans un coquillage. Un simple coquillage qui saura concilier deux mondes distincts. Celui des migrant·es et celui des « accueillant·es ». Pourvu ! Enfin, un ouvrage qui donne à voir, et à sentir, ce que peuvent traverser des migrant·es lorsqu’iels quittent leur pays dans l’espoir d’une vie meilleure, à l’heure où les médias les diabolisent et les déshumanisent. Ainsi, à travers un texte fort aux illustrations épurées en bichromie – à l’instar des autres romans graphiques de la collection Hissez Ho !, destinée aux enfants à partir de 8 ans –, cet ouvrage aborde un sujet que nous ne pouvons plus ignorer, sans pathos ni misérabilisme.
Les invitées de la semaine
Cette année encore, on vous propose tout l’été notre rubrique Du berger à la bergère, un rendez-vous qui vous plaît beaucoup — vu vos retours — et qu’on aime beaucoup nous-mêmes. Tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trices et des illustrateur·trices qui posent trois questions à une personne de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e de poser trois questions à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Élo et Krocui, Anne Terral et Inbar Heller Algazi, Marion Piffaretti et Héloïse Solt, Maëlle Desard et Martin Meyronne, Clémence Sabbagh et Jean-Baptiste Drouot, Catherine Louis et Andrée Prigent, cette semaine c’est Émilie Michaud qui a choisi de poser ses questions à Clémence Monnet !
Émilie Michaud : Clémence, étais-tu déjà attirée par le dessin et la peinture lorsque tu étais enfant et quelles sont les premières personnes à t’avoir encouragée ?
Clémence Monnet : Enfant, j’ai toujours eu besoin de me servir de mes mains pour bricoler des « trucs », avec ce qui me tombait sous la main. Cela pouvait passer d’écraser des pétales de fleur et des racines pour tenter d’en extirper la couleur, et peindre les marches du perron devant chez moi, à fabriquer des personnages en volume en fouillant dans la malle à tissus de mon arrière-grand-mère couturière.
Le dessin est venu au fur et à mesure, dans les marges de mes cahiers en classe.
Mon père, ayant remarqué ma patience devant les activités manuelles m’a assez tôt initiée à la peinture, m’autorisant à lui emprunter son matériel (il utilisait beaucoup les pastels gras).
Ma marraine aussi, que j’ai finalement peu connue, m’avait offert un livre sur Picasso et l’intrigue du Minotaure à mes 7 ou 8 ans : bien que ne comprenant pas grand-chose ni à ce livre ni à sa peinture, je me sentais considérée non plus comme une enfant, mais comme une personne capable de résonner, et cela, je crois, a posé une première petite pierre sur mon chemin.
Émilie Michaud : Quel est ton endroit privilégié pour dessiner ? As-tu quelques rituels avant de travailler ?
Clémence Monnet : J’ai la chance d’avoir un atelier chez moi, antre dans lequel je peux à volonté construire, dessiner, et tout laisser en place le soir pour reprendre où j’en étais le lendemain.
Étant de nature assez désordonnée, je m’astreins aujourd’hui à ranger mon matériel de façon de plus en plus méthodique au fil des années, ce qui m’a aidé à définir une palette plus précise. J’accroche aussi plusieurs dessins devant moi le matin, ou j’ouvre un livre sur une image qui me parle, cela fait office de garde-fou contre le syndrome de la page blanche.
J’aime aussi emporter ma palette d’aquarelles en vacances, et un carnet. Je ne suis cependant pas très productive dans ces périodes, car j’aime faire une vraie coupure avec ma pratique (je préfère rester le nez au vent et ramasser des plantes çà et là pour tenter d’en faire des boutures).
Mon rituel, lorsque je commence un projet, est d’ouvrir mes carnets pour voir d’où je pourrais repartir. Je fais souvent cela le soir, pour avoir les idées fraîches au matin.
Émilie Michaud : En regardant ton travail tellement sensible et poétique, je me demande par quoi tu te laisses porter lorsque tu dessines. (La musique ? La couleur ? Tes rêves ? …)
Clémence Monnet : (Merci beaucoup !)
L’ambiance musicale ou sonore est assez importante et conditionne ma manière d’appréhender un projet. En général, j’essaye de choisir un album ou une émission qui puisse me donner des clés pour avancer (je suis capable d’écouter en boucle le même morceau en même temps que j’exécute un dessin).
De même je tente de trouver des expositions qui fassent écho à mon sujet, ou je vais marcher, car c’est dans ces moments-là que je suis le plus capable de synthétiser et formuler mes idées.
J’ai aussi pris l’habitude il y a longtemps de me répéter mes rêves au réveil, car je sais qu’on oublie tout en quelques minutes, sauf si l’on s’attelle à l’écrire ou le raconter. Je suis fascinée par cette mécanique qui combine des éléments de notre vécu et des situations totalement foutraques, cela amène plein d’associations d’idées que je n’aurais pas eues en vrai. (j’adore aussi quand mes proches me racontent les leurs !)
Clémence Monnet : Dans ton travail, tu réussis chaque fois très bien à humaniser les animaux et leur restituer les traits de l’enfance, comment travailles-tu le caractère de tes personnages ? T’inspires-tu de tes enfants ?
Émilie Michaud : Merci beaucoup, Clémence, de me poser cette question, car la recherche de personnages est pour moi une étape très importante et plaisante.
Avant chaque album, je passe beaucoup de temps à crayonner les personnages et je ne m’arrête que lorsque j’aperçois un petit air ingénu, un geste ou une attitude sensible et enfantine. Cela peut prendre plusieurs semaines et nécessite parfois de nombreux aller-retour avec l’auteur et la maison d’édition.
Bien entendu, mes enfants m’inspirent énormément. Parfois je les sollicite pour jouer une scène et je les prends en photo. Je leur demande également leur avis et ce dernier compte énormément pour moi. Leurs remarques sont souvent très pertinentes.
Et puis il y a mon compagnon qui prend de très belles photos de nos enfants. Il arrive à saisir des instants qui sont de véritables sources d’inspiration et m’aident beaucoup dans mon travail. En somme, mes personnages sont le fruit d’une complicité familiale !
Clémence Monnet : Quels sont les albums qui ont marqué ton enfance ? As-tu gardé certains de tes livres jeunesse ?
Émilie Michaud : J’ai tout gardé ! Ma sœur, mon frère et moi étions abonnés à L’école des loisirs. À nous trois nous avons beaucoup d’histoires !
Les albums que je retiens sont certainement les plus amusants. L’œuf de Pâques de James Stevenson ou L’arme secrète de Ralph de Steven Kellogg sont des albums réjouissants dont les illustrations me fascinaient.
Chaque Noël j’avais aussi de beaux livres de contes, mes préférés étant les Contes de la rue Broca de Pierre Gripari illustrés par Claude Lapointe. Quel plaisir de les redécouvrir avec mes enfants !
Clémence Monnet : On sent bien le passage des saisons dans tes dessins, on sentirait presque l’ambiance sonore quand tu peins des scènes d’extérieur, ça donne le sentiment que tu aimes vivre dehors, je me trompe ?
Émilie Michaud : Tu as tout à fait raison ! J’adore les longues promenades et en toute saison. En famille ou avec des amis, ce sont toujours des moments joyeux et apaisants.
J’aime déambuler seule aussi, en ville ou à la campagne, peu importe. Je marche toujours le nez en l’air, car je suis très contemplative ! Quand je ne peux pas sortir, je ressens un vrai manque. Mes échappées belles calment mon tempérament anxieux et sont nécessaires pour mon équilibre mental. Incontestablement, mes escapades nourrissent mon travail de manière inconsciente.
Bibliographie d’Émilie Michaud :
- Le nouveau, album, illustration d’un texte de Nadine Brun-Cosme, Didier Jeunesse (à paraître le 3 septembre)
- Un jour, un hérisson, album, illustration d’un texte d’Orianne Lallemand, Didier Jeunesse (2025), que nous avons chroniqué ici.
- La toute petite fleur du printemps, album, illustration d’un texte de Zemanel, Père Castor (2025), que nous avons chroniqué ici.
- La folle tournée d’Albert le libraire, album, illustration d’un texte de Nathalie Lescaille, Gründ (2024), que nous avons chroniqué ici.
- Le royaume de Dendelait, album, illustration d’un texte de France Quatromme, L’élan vert (2024).
- L’été aux mille et une étoiles, album, illustration d’un texte de Zemanel, Père Castor (2024), que nous avons chroniqué ici.
- La danse de l’automne, album, illustration d’un texte de Zemanel, Père Castor (2023), que nous avons chroniqué ici.
- Au dodo, Doudou !, album, illustration d’un texte de Coralie Saudo, MinEditions (2023).
- Noël aux quatre vents, album, illustration d’un texte de Zemanel, Flammarion jeunesse (2022), que nous avons chroniqué ici.
- Une surprise pour Zéphir, album, texte et illustrations, MinEditions (2022).
- La délicieuse omelette, album, illustration d’un texte de Marie Brignone, Didier Jeunesse (2022), que nous avons chroniqué ici.
- Cache-cache partie, album, illustration d’un texte de Catherine Latteux, ZTL (2017).
- Le devoir bizarroïde, album, illustration d’un texte d’Anne loyer, Les petits pas de Ioannis (2012), que nous avons chroniqué ici.
- Dagobert et sa famille à l’envers, album, illustration d’un texte d’Ingrid Chabbert, La souris qui raconte (2011).
Retrouvez Émilie Michaud sur son site
Bibliographie de Clémence Monnet :
- Bonjour poésies, recueil de poésie, illustrations de textes de plusieurs autrices, On ne compte pas pour du beurre (2025), que nous avons chroniqué ici.
- Train de nuit, album, illustration d’un texte de Karine Guiton, L’Étagère du bas (2024), que nous avons chroniqué ici.
- La chanson du petit caillou et autres poèmes, album, illustration de poèmes de Sabine Sicaud, Gallimard Jeunesse (2023), que nous avons chroniqué ici.
- Pas comme tout le monde, Monsieur Satie, album, illustration d’un texte de Claude Clément, Dadoclem (2023), que nous avons chroniqué ici.
- 19 jours sans Noa, album, illustration d’un roman d’Anne-Gaëlle Balpe, L’école des loisirs (2022).
- Hanabishi, album, illustration d’un texte de Didier Lévy, Sarbacane (2022), que nous avons chroniqué ici.
- Voltige, album, illustration d’un texte de Maylis Daufresne, Cépages (2022).
- Les trois chatons, album, illustration d’un texte de Muriel Bloch, Didier Jeunesse (2021).
- La danse des flammes, album, illustration d’un texte d’Anahita Ettehadi, L’Étagère du bas (2021), que nous avons chroniqué ici.
- On a fait un vœu, album, illustration d’un texte de Séverine Vidal, Mango Jeunesse (2021).
- Ööfrreut la chouette, album, illustration d’un texte de Cécile Roumiguière, Seuil Jeunesse (2020).
- Le petit secret, album, illustration d’un texte de Séverine Vidal, Les Éditions des Éléphants (2020), que nous avons chroniqué ici.
- Hector et les bêtes sauvages, album, illustration d’un texte de Cécile Roumiguière, Seuil Jeunesse (2019), que nous avons chroniqué ici.
Retrouvez Clémence Monnet sur son site.

Un article signé d’une partie de l’équipe de La mare aux mots.





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